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Le point de vue d'un psychanalyste
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Tous articles cités

1938

 

L'Intransigeant
22 mai 1938

Dans un accès de folie un jeune Japonais
tue 27 personnes et se donne la mort

(de l'agence Dome)
Tokio, 21 mai
Un jeune Japonais, âgé de vingt-deux ans, armé d'un fusil de chasse, s'est soudainement mis à courir comme un fou dans les rues d'une ville de la préfecture d'Okayama et a tué vingt-sept personnes.
Il s'est ensuite donné la mort.


Le Courrier du Centre

22 mai 1938

À Solignac une neurasthénique se noie dans la Briance
Et son petit-fils a disparu sans doute entraîné dans la mort

Une bien pénible affaire vient de mettre en émoi les habitants de la coquette localité de Solignac.
Voici ce qui s'est passé :
Dans l'après-midi du 18 courant, Mme Marie Champarnaud, née Duchez, 56 ans, originaire de Magnac-Bourg, et dont le mari, Jean, de quatre ans plus âgé, est facteur en retraite, quittait son domicile.
Elle était accompagnée par son petit-fils André Cluzelaud, 7 ans, qu'elle a élevé et qu'elle affectionnait beaucoup.
Tous les deux voulaient aller voir, au village de Chabiran, la mère du petit André, souffrante.
Grand-mère et petit-fils partirent de Solignac en s'entretenant gaiement.
Le père d'André Cluzelaud, Pierre, qui exerce la profession de sabotier, rentra à Chabiran sa journée terminée.
- As-tu vu André et sa grand'mère ? demanda-t-il à sa femme.
- Pas du tout.
Néanmoins, M. Cluzelaud, supposant que Mme Champarnaud avait pu changer d'avis, rebrousser chemin, ou aller chez quelque parent ou ami, ne s'alarma point outre mesure.
Le lendemain, ni la grand'mère ni l'enfant ne reparut.
Bien compréhensible inquiétude du sabotier qui se rendit chez un parent, à l'Aiguille.
À l'Aiguille, aucune nouvelle non plus.
Des recherches furent immédiatement entreprises. La gendarmerie de Solignac, alertée, y participa.
Le corps de Mme Champarnaud fut retrouvé dans la Briance, près d'une écluse, au lieu dit Gravetaud, à 500 mètres du bourg de Solignac.
Appelé pour procéder aux constatations d'usage, le Docteur Rebière attribua la mort de Mme Champarnaud à une submersion.
Bien que neurasthénique depuis trois ans jamais cette femme n'avait manifesté l'intention d'attenter à ses jours.
Quant au petit André, nul ne sait ce qu'il est devenu.
En vain l'a-t-on cherché à Gravetaud et aux environs.
Les fouilles n'ont donné aucun résultat.
Son corps gît-il au fond de la rivière ? C'est ce que sa famille se demande avec angoisse. Les recherches continuent à l'heure où nous écrivons ces lignes.
La grand'mère s'est donnée la mort, entraînant avec elle son petit-fils ; elle s'est jetée dans la Briance, 100 mètres au-dessous du cimetière, croit-on, car l'herbe est foulée à cet endroit. L'eau est profonde, 2 mètres 50 environ. Les recherches, nous l'avons dit, sont demeurées infructueuses. La Briance a considérablement baissé.
La famille a, parait-il, sollicité le concours d'un radiesthésiste.

Le Courrier du Centre
26 mai 1938

Le corps du petit noyé de Solignac a été retrouvé

Dans l'après-midi de mardi, MM. Theillaumas et Mallefond, qui effectuaient des recherches dans la Briance, à l'effet de retrouver le corps du jeune André Cluzelaud, noyé dans les circonstances que l'on connaît, ont vu leurs efforts couronnés de succès.
Le cadavre du pauvre enfant fut découvert à 250 mètres de l'endroit où sa grand-mère l'avait jeté, près de la rive, sous les racines d'un chêne, et à une égale distance en amont de l'écluse de Gravetaud, où fut retrouvé celui de l'aïeule.
Le corps ne portait aucune blessure. Le drame s'est donc déroulé dans les circonstances indiquées.
La femme Marie Champarnaud, neurasthénique, voulant en finir avec la vie, avait résolu d'entraîner avec elle, dans la mort, le garçonnet.

L'Intransigeant
23 mai 1938

Au cours d'une querelle, un père tue son fils
et se donne la mort

Lorient, 22 mai.
(par téléphone)
Un drame particulièrement horrible vient de se dérouler dans le Morbihan.
Hier, à 21 h 45, une violente discussion mettait aux prises, à Hennebont, Louis Rouzeau, âgé de 50 ans, et ses deux fils. Le père, pris de boisson, leur reprochait leur congédiement des Forges d'Hennebont. Dans sa colère, il s'empara d'un fusil de chasse et tua son fils Louis, âgé de 18 ans, de deux coups de feu.Se rendant compte de l'horreur de son crime, le père meurtrier se fit justice en se tirant un coup de fusil dans la bouche. Il succomba une demi-heure plus tard.

Le Courrier du Centre
23 mai 1938

Drame de famille dans le Morbihan

Lorient, 22 mai.
Le nommé Louis Rouzeau, qui reprochait à son fils Louis, 18 ans, de rester en chômage, a tiré hier soir, deux coups de fusil sur le jeune homme.
Celui-ci fut tué sur le coup. Le meurtrier se tira ensuite un coup de fusil dans la tête.

Le Courrier du Centre
31 mai 1938

Poussé par la misère il tue sa femme et se donne la mort

Caen, 30 mai.
Les cadavres de M. André Papin, âgé de 32 ans, garçon épicier, et de sa femme, âgée de 31 ans, tués à coups de revolver, ont été découverts à la fin de la matinée, dans la chambre occupée par le couple, rue Base.
La femme était parée d'une couronne de fleurs d'oranger ; elle avait à ses pieds son petit chien tué aussi à coups de revolver.
M. Papin avait laissé des lettres pour expliquer que, poussé par la misère, il avait tué sa femme et se donnait la mort.

Le Courrier du Centre
1er juin 1938

Un jeune homme tue sa fiancée à Paris et se suicide

Paris, 31 mai
C'est un drame passionnel qui s'est déroulé ce matin, vers 4 heures, dans le quartier des Halles, et au cours duquel M. Gaston Olive, 23 ans, 71 rue du Temple, a tué Mlle Simone Michelot, vendeuse, âgée de 20 ans.
Les deux jeunes gens s'étaient fiancés, mais, pour des raisons que l'enquête de la police n'aura pas à éclaircir, car le meurtrier s'étant suicidé, toute action de la justice est éteinte, il y eut rupture.
Et ce matin, aux premières lueurs de l'aube, M. Olive suivit Mlle Michelot, allant prendre son travail.
Celle-ci avait appelé à son aide un passant, M. Girard, gardien de la paix en retraite. « Je suis suivie, Monsieur, dit-elle. J'ai peur, secourez-moi. » Mais déjà Gaston Olive était derrière sa fiancée. Il sortit soudain un browning de sa poche et fit feu par trois fois. Mlle Michelot tomba, mortellement blessée. Un quatrième coup de revolver retentit. Le meurtrier venait de se faire justice. Un car de police emmena deux cadavres à l'Hôtel-Dieu.

Le Courrier du Centre
2 juin 1938

Une jeune fille-mère noie son bébé
et son neveu dans la Seine
Et les recherches faites
pour la retrouver restent vaines

Fontainebleau, 1er juin.
Un drame pénible vient de se produire à Marolles-sur-Seine.
Une fille-mère, Félicie Soyer, âgée de 23 ans, vivant avec son père, manouvrier au hameau de Trechy, près de Saint-Germain-Laval, a noyé son fils René, âgé de trois ans, et son neveu, Joseph Cardan, âgé de 18 mois, dont elle avait la garde.
On a retrouvé les cadavres des deux bébés dans la Seine, à Marolles.
Dans une lettre, Félicie Foyer annonçait son intention de se suicider avec les deux enfants sans donner le motif de cet acte désespéré. Le corps de la jeune femme n'a pas encore été retrouvé.

Le Courrier du Centre
6 et 7 juin 1938

On a retiré de la Seine
les corps de Félicie Soyer,
de son fils et de son nourrisson

Montereau, 6 juin.
Ce matin, à 8 heures, on a retiré de la Seine, près de Montereau, le corps de Félicie Soyer qui, il y a quelques jours, s'était jetée dans le fleuve avec son fils et le nourrisson qu'elle avait en garde.
Le corps était ceint d'une écharpe dont la désespérée a pu se servir pour attacher un des enfants.

Le Courrier du Centre
9 juin 1938

Un Arabe tue sa femme puis tente de se suicider

Lyon, 8 juin.
On donne les détails suivants sur un drame survenu dans le quartier Monchat : L'Arabe algérien Mohamed Ben Lakdar Dries, 58 ans, chauffeur, a tué, cet après-midi, de 26 coups de couteau, sa femme, née Marie Alexandre, 42 ans, mère de cinq enfants. Le meurtrier a tenté, ensuite, de se suicider, en se tirant une balle de revolver derrière l'oreille et en s'enfermant dans la pièce où il avait ouvert le réchaud à gaz. Il a été transporté à l'hôpital dans un état grave.
Le meurtrier avait eu, déjà, des accès d'alcoolisme redoutables.
Le matin même, au cours d'une première scène de jalousie, il avait menacé sa femme et n'avait lâché prise que sous les coups de ses enfants qui le frappaient de leurs jouets et sur l'intervention des voisins.
Cet après-midi, vers 14 heures, dans un nouvel accès de fureur, il s'acharna, à coups de couteau, sur sa femme.
Lakdar Dries avait récemment purgé une peine de prison pour menace de mort contre un de ses enfants et pour port d'arme prohibé.

Le Courrier du Centre
21 juin 1938

À Bagdad, ayant échoué, un étudiant
tire sur l'examinateur et se suicide

Bagdad, 20 juin.
Le doyen de la Faculté, de nationalité égyptienne, et un professeur égyptien ont été l'objet d'un attentat criminel alors qu'ils faisaient passer des examens à la Faculté de droit.
Un étudiant qui avait échoué, tira plusieurs coups de revolver sur l'examinateur le blessant grièvement et déchargea plusieurs autres balles de son arme sur le doyen qui se portait au secours de son collègue.
Le doyen a été légèrement atteint.
L'auteur de l'agression s'est suicidé.

Le Courrier du Centre
30 août 1938

Le maire d'une petite commune de la Creuse,
tue, à coups de fusil, sa femme et son fils
et se suicide avec la même arme
On ignore la cause de ce drame qui cause
dans la région une profonde émotion

(De nos correspondants d'Aubusson et de Felletin)
Le petit village de Margnat, commune de Sainte-Feyre-la-Montagne, a été, jeudi matin, le théâtre d'un drame affreux qui a consterné toute la région. Drame inexplicable, semble-t-il, autrement que par un accès de folie subite.
Au village de Margnat, M. Ernest Levelut, âgé de 35 ans, exerçait le métier de sabotier. Excellent homme, très affable et très serviable, il avait été choisi, il y a trois mois, pour succéder à M. Parasse en qualité de maire de la commune. Il avait épousé, en janvier 1932, Mlle Marie Lesouple. Son ménage était très uni. Les deux époux n'avaient pas tardé à saluer l'apparition d'un charmant petit garçon, Émile, dont la naissance était venue ajouter encore à la joie de leur foyer. Émile était maintenant dans sa troisième année.
Par quel mystérieux destin, le malheur est-il venu soudainement s'abattre sur cette famille ?
On ne sait. Toujours est-il que de cet heureux ménage à qui, hier encore, tout semblait sourire, il ne reste plus maintenant rien...
Rien que trois cadavres atrocement mutilés.
Neurasthénie ?
Notre correspondant d'Aubusson nous téléphone, en dernière heure, que le drame de Margnat pourrait bien avoir pour cause la neurasthénie et une violente crise de désespoir.
Levelut avait enterré son beau-père il y a huit jours. Il souffrait lui-même d'une laryngite et se croyait sérieusement atteint.
 Je n'en ai plus pour longtemps, aurait-il confié, il y a quelques jours, à un ami.
D'une façon générale, il n'était pas très matinal. Cependant, jeudi, contrairement son habitude, il était debout à six heures. Une demi-heure après, il achetait un paquet de tabacs, passait à la mairie et prenait la direction de Felletin.
Là, a-t-il consulté quelqu'un sur son état de santé ? L'enquête, sans doute, le précisera. Toujours est-il qu'à 9 h 15, quand il a réapparu à Margnat, il avait, ont dit certains témoins, la figure décomposée.
A-t-il, dans une crise de neurasthénie et de désespoir, voulu entraîner les siens dans la mort ? C'est possible.
Mais la neurasthénie elle aussi est un genre de folie.

1940

 

Le Matin
18 août 1940

Un Arabe jaloux joue du revolver, blesse
grièvement sa maîtresse et se suicide

Un drame ayant la jalousie pour mobile et dont l'auteur est un Arabe s'est déroulé dans la nuit de samedi à dimanche, à Pantin.
Une mère de deux enfants, Mme Simone Leziers, 30 ans, était l'amie du manœuvre Ahmed Tabti, 35 ans, qui se trouvait alors en sanatorium et se savait condamné par la tuberculose. Madame Leziers entretenait depuis plusieurs mois des relations coupables avec un cousin de son amant. Il y a quelques jours, la jeune femme décidait de rompre. Le manœuvre feignit d'y consentir, mais il garda la clé de l'appartement de Madame Leziers, 7 rue Berthier.
Samedi, vers 22 h, Ahmed Tabti y pénétrait. Lorsque Mme Leziers, qui avait fait des courses, rentra chez elle, l'Arabe lui demanda ses vêtements. Mme Leziers lui ayant fait remarquer qu'il était passible des tribunaux pour être entré chez elle durant son absence et lui déclarant qu'elle allait se plaindre au commissariat, Tabti devint furieux et, sortant un revolver, fit feu à trois reprises. Après quoi l'Arabe rentra chez lui, 15 rue Magenta, à Pantin, et se tira une balle dans la tête. Il succombait peu après.
Blessé de deux balles dans la poitrine et d'une troisième à la cuisse droite, Mme Leziers, qui est dans le coma, a été transporté à l'hôpital Tenon.

 

1943

 

Le Petit Parisien
18 janvier 1943

Un jaloux égorge sa femme et se fait justice

Alertés par des cris d'effroi, les locataires d'un immeuble situé 36 rue de Créteil, à Saint-Maur, se trouvaient hier matin, vers neuf heures, devant un affreux spectacle. Le maçon Luigi Cattaneo venait d'égorger sa femme et s'était lui-même profondément tailladé la gorge avec un rasoir. Le criminel, qui devait bientôt expirer à l'hôpital de Créteil, était sujet depuis deux ans à des crises de neurasthénie et à des accès de jalousie imaginaire.

2002

 

Le Nouvel Observateur
31 Janvier 2002

Portrait de la première femme kamikaze

L'auteur de l'attentat-suicide de dimanche à Jérusalem est Wafa Idris, une jeune femme de 27 ans. Divorcée et secouriste volontaire, elle vivait avec sa mère dans un camp de réfugiés de Ramallah.

Portrait

Wafa Idris, la jeune femme identifiée comme l'auteur de l'attentat de Jérusalem dimanche, secouriste volontaire auprès des blessés palestiniens de la nouvelle intifada, avait elle-même été blessée à trois reprises par des balles en caoutchouc israéliennes, selon ses proches. Mais Wafa Idris, 27 ans, n'avait jamais confié à sa famille qu'elle appartenait à un quelconque mouvement politique. Les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, groupe armé issu du Fatah de Yasser Arafat, ont revendiqué l'attentat commis par Wafa Idris, en réponse aux actions militaires israéliennes et notamment au confinement d'Arafat. Dans leur communiqué, les Brigades parlent d'une « opération-martyre », laissant entendre qu'il s'agissait bien d'un attentat-suicide. Et que Wafa Idris est bien la première « chahida » (martyr) de l'histoire de l'intifada. Divorcée, sans enfants, elle vivait avec sa vieille mère et d'autres membres de sa famille dans le camp de réfugiés d'Amari, à Ramallah. Dimanche, comme chaque jour, elle est partie, comme si elle allait au travail, avec le Croissant-Rouge palestinien.

« Comme d'habitude »

« Elle est partie comme d'habitude, un sourire aux lèvres, courant comme si elle volait », raconte sa mère Wasfia, assise à même le sol sous un portrait d'Arafat dans sa modeste maison de deux pièces. Quelques heures plus tard, une femme faisait exploser une bombe de forte puissance en plein centre de Jérusalem, entraînant dans la mort avec elle un vieil Israélien de 81 ans et blessant plus d'une dizaine de personnes. « Si j'avais su qu'elle allait là-bas, je l'en aurais empêchée », soupire sa mère. Ne la voyant pas revenir dimanche en fin d'après-midi, la famille commença à l'appeler sur son téléphone portable. En vain. Et mardi soir, la police palestinienne apportait la nouvelle de la mort de leur Wafa, première femme kamikaze de l'intifada. La police israélienne, elle, n'a toujours pas rendu publique son identité, expliquant encore mercredi qu'on ne savait pas s'il s'agissait d'un suicide délibéré ou si la jeune femme entendait déposer sa bombe et quitter les lieux. Les parents de Wafa avaient quitté la ville de Ramle, en Israël, en 1948, lors de la première guerre israélo-arabe. Cette famille pauvre se retrouva dans les allées tortueuses du camp d'Amari, qu'elle n'a pas quitté depuis, vivant à l'étroit dans cette maisonnette de béton.

Trois frères membres du Fatah

Ses trois frères sont membres du Fatah, et l'un d'eux est recherché par Israël. Ils ont un taxi, travail qui fait vivre toute la famille, mais de plus en plus chichement, car dans une économie en lambeaux les courses en taxi se font rares. Selon ses proches, Wafa Idris était une jeune femme gaie, mais au caractère bien trempé, capable de grosses colères. En tant que secouriste, toujours en lisière des affrontements israélo-palestiniens, Wafa avait été blessée à trois reprises. Sa belle-sœur, Wissam Idris, dit avoir noté une évolution chez elle depuis le début de la nouvelle intifada, en septembre 2000. « Quand elle rentrait du travail, elle nous parlait des blessés qu'elle avait soignés, et elle semblait très touchée. Elle disait : « Si je meurs, je veux mourir en martyr. ». Sur la photo de son mariage, Wafa Idris a de longs cheveux châtain bouclés, un léger sourire. Le couple a divorcé au bout de huit ans de mariage, quand il devint clair que Wafa ne pouvait pas avoir d'enfants. Elle retourna donc vivre dans la maison familiale, où son coin est sombre et dénudé : un vieil ours en peluche sur une table, quelques photos, une brosse à cheveux, de rares produits de beauté. Mercredi, la famille de la « chahida » s'est installée provisoirement chez des voisins, de peur d'être la cible d'une attaque israélienne. Car parfois, en représailles après un attentat, Tsahal bombarde la maison du kamikaze. (AP)

 

2004

 

Libération
31 Mars 2004

Petit et kamikaze

Qu'est-ce qui a poussé Houssam, 16 ans, à tenter une opération-suicide contre un barrage israélien ? Sa famille dénonce la mise en scène médiatique tandis que Tsahal pointe l'embrigadement de mineurs par les extrémistes palestiniens. À Naplouse, ses proches témoignent.

Tamam Abdou n'arrive toujours pas à croire que c'est bien son fils, Houssam, 16 ans, qui a été arrêté mercredi dernier par l'armée israélienne au barrage militaire de Haouara, à la sortie de Naplouse, bardé de plusieurs kilos d'explosifs. « Je ne comprends pas comment mon fils, mon petit dernier, qui dort encore avec son ours en peluche, a pu se laisser monter la tête et porter cette ceinture. » Tamam, 50 ans, entourée de ses trois filles et de son petit-fils reçoit dans la confortable maison familiale sur les hauteurs de Naplouse. La mère et deux de ses filles portent le voile islamique, la troisième, Chérine, 21 ans, est en jeans, tee-shirt et tête nue. Bilal, le père, à cette heure, est derrière le comptoir de son épicerie.
Depuis un mois, Houssam faisait l'école buissonnière. « Je suis allée voir ses professeurs et le directeur de l'école Omar al Khattab qui faisaient peu de cas de ses absences. Ils m'ont dit qu'il était dissipé, qu'il ne s'intéressait à rien alors qu'avant c'était un bon élève. » Il n'était pas plus assidu pour la religion.« Il priait parfois puis s'arrêtait pendant des semaines. » Mais ce matin-là, il est parti à 7 h 15 avec son cartable. Il est allé à la prière du matin. « Il s'était fait couper les cheveux comme le font les gens qui veulent devenir martyrs. Il est aussi venu m'embrasser et me dire qu'il m'aimait », se souvient Tamam, pleurant de n'avoir rien deviné. Et d'avoir vu ces images choquantes sur sa télévision : son fils sommé de retirer son sweat rouge, puis son tee-shirt et son pantalon devant les caméras des journalistes. « C'était comme un mauvais film, une mise en scène. Comme par hasard, des journalistes étaient là et ces images sont passées en boucle sur les télévisions du monde entier. » Sur le ton de la fausse interrogation, elle demande : « D'habitude, l'armée n'hésite pas à tirer sur les attaquants palestiniens. Pourquoi ces soldats ont-ils alors épargné mon fils ? »

« Il n'a pas vu de parents mourir devant lui ou des choses si choquantes qui auraient pu l'amener à vouloir se venger. »
Tamam, la mère de Houssam

Guerre psychologique

Selon des témoins palestiniens, qui faisaient la queue au barrage de Haouara en ce mercredi après-midi, Houssam aurait crié à leur intention : « Éloignez-vous, je porte une ceinture explosive ! » Les soldats israéliens, qui l'avaient repéré, ont pris position derrière leurs abris, ont pointé leurs armes l'enjoignant de stopper. Houssam s'est rendu. Après le désamorçage de l'explosif, rien n'a été caché aux télévisions et photographes. Au contraire. La guerre psychologique aussi, est féroce. Deux jours plus tôt, Cheikh Yassine, le fondateur et guide spirituel du mouvement islamiste extrémiste Hamas, avait été liquidé lors d'un raid israélien à Gaza. La frappe faisait partie d'une série de représailles contre la direction du Hamas, annoncées par Tsahal à la suite d'un double attentat-suicide dans le port d'Ashdod, commis par deux jeunes Palestiniens. L'un de 17 ans, l'autre de 18. En représailles à la mort du Cheikh Yassine, les brigades Ezzedine al-Qassam du Hamas ont promis aux Israéliens « un tremblement de terre ».
Le porte-parole de l'armée israélienne a d'abord déclaré qu'Houssam avait 12 ans puis 14. Sa carte d'identité, retrouvée le lendemain de son arrestation dans la rue, près de la mosquée où il était allé prier le matin même, atteste de ses 16 ans. « Il est très petit de taille, comme moi et comme mon père. Il fait beaucoup plus jeune que son âge », explique Chérine, qui mesure environ 1m 50.
Avant, et depuis, l'arrestation d'Houssam Abdou, l'armée a publié de nombreux communiqués soulignant « l'exploitation d'enfants par les Palestiniens pour commettre des actes terroristes ». Alors que le porte-parole de l'armée israélienne dénonce régulièrement une « tendance très inquiétante » chez les groupes armés palestiniens, des organisations de défense des droits de l'homme, telle l'organisation israélienne B'Tselem, soutiennent le contraire : « D'après les statistiques, nous ne pouvons pas dire que c'est un phénomène qui prend de l'ampleur. »
Le site Internet de l'armée israélienne répertorie toutefois vingt-neuf attentats commis par des kamikazes âgés de moins de 18 ans depuis le début de l'Intifada en septembre 2000 et vingt-deux attaques à main armée ou à l'explosif perpétrées par des adolescents depuis mai 2001.

« Le paradis ou les 70 vierges ? »

« Les semaines passées, réagit Chérine, l'armée a dit avoir arrêté de nombreux enfants, comme ce gamin de 11 ans. » Le 15 mars, elle déclarait avoir appréhendé Abdallah Kouran, au barrage de Haouara, en possession d'un sac contenant des explosifs qu'il transportait à son insu. « Des témoins au barrage ont dit qu'il y avait des pièces détachées de voiture dans son sac », affirme Chérine. Il fut libéré le jour même. Houssam Abdou, lui, est détenu au camp militaire du Haouara. Sa famille dit qu'il pourra voir un avocat après une période d'interrogatoire de quatorze jours. Il sera jugé par un tribunal militaire israélien car les Israéliens considèrent qu'à 16 ans il n'est plus mineur. Cette règle s'applique seulement aux territoires occupés. En Israël, la majorité est à 18 ans. Tamam dit avoir parlé à son fils juste après son arrestation : « Un officier israélien m'a appelée en m'apprenant ce qu'avait fait Houssam. Puis il m'a laissée brièvement lui parler. Sa voix tremblait de peur. Il m'a dit qu'il avait faim et sommeil » Les larmes aux yeux, Tamam s'interroge sur le groupe palestinien qui a endoctriné son fils : « Qu'ont-ils bien pu lui promettre. Le paradis ? Les 70 vierges ? »
Face à l'inacceptable, elle en appelle à la rhétorique habituelle du « complot israélien ». Chérine se dit, elle aussi, convaincue de l'embrigadement de son frère par des « pions palestiniens vendus à Israël. » « Je ne comprends pas comment ce lavage de cerveau a pris », soupire Tamam. Son fils n'est ni particulièrement religieux ni patriotique. « Il était comme tous les enfants, comme tous les Palestiniens confrontés à l'occupation israélienne et ses violences, mais il n'a pas vu de parents mourir devant lui ou des choses si choquantes qui auraient pu l'amener à vouloir se venger. »

« Il avait même peur du noir »

La sœur aînée de Houssam, Maïsoun, 29 ans, ajoute : « Nous connaissons ici des familles dont les fils ont commis des opérations martyres et c'était inévitablement pour venger un proche ou parce qu'ils ne supportaient pas de voir leur pays à feu et à sang » Tirant sur une cigarette tandis qu'elle sirote un épais café turc, la jeune femme se dit perplexe quant aux motivations de son frère : « Il ne parlait jamais de vouloir mourir en martyr. C'est encore un petit garçon. »
Chérine dit que son frère était terrifié par les soldats israéliens « A chaque incursion il était terrorisé. Il avait même peur du noir! » Elle se souvient qu'il l'envoyait lui chercher un verre d'eau dans la cuisine la nuit tombée ». Dans la chambre que Houssam partage avec son grand frère Hosni, Tamam sort de l'armoire un petit ballon gonflé à l'hélium en forme de cœur. « Une jeune fille le lui avait offert pour la Saint-Valentin, dit-elle. Les filles l'aimaient bien. » La chambre à coucher est plutôt spartiate avec ses lits jumeaux et son armoire en contreplaqué. Dans un coin, à côté du lit d'Houssam, reposent deux énormes ours en peluche. Contrairement aux chambres de nombreux adolescents palestiniens, on n'y trouve pas des posters de combattants ou « martyrs » accrochés aux murs, mais seulement une photographie du Dôme du Rocher sous laquelle Hosni et Houssam ont punaisé les leurs. Tamam montre fièrement une lampe boule pivotante et multicolore suspendue au plafond et des étoiles bleu nuit peintes sur la partie supérieure des murs. « Mon fils aime bien ces fantaisies. II avait tout ce qu'il voulait. Les médias israéliens disent qu'il a été payé 100 shekels (environ 18 euros, ndlr) pour cette opération, c'est ridicule et dérisoire », dit-elle. Cette fois, elle durcit le ton : « Les groupes armés n'envoient pas des enfants à la mort! Nous avons demandé aux militants autour de nous et ils ont tous démenti avoir eu recours à Houssam. »
L'armée israélienne a déclaré qu'un groupe affilié au Fatah, parti dirigé par Yasser Arafat, avait revendiqué l'opération. Un dirigeant des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa a nié avoir recruté Houssam : « Nous n'avons rien à voir avec cette affaire qui a été montée de toutes pièces par les services secrets israéliens. » Et d'ajouter : « Les Brigades des martyrs d'Al-Agsa du camp de Balata (fief du groupe à Naplouse, ndlr) n'envisageraient en aucun cas le recrutement de personnes aussi jeunes qu'Houssam pour perpétrer une opération ou transporter des explosifs. »

« II devrait y avoir une limite d'âge »

Pourtant, plusieurs attaques-suicides revendiquées par ce groupe ainsi que par le Hamas et le Djihad islamique ont été menées par des mineurs. « Oui, mais alors ces jeunes gens devaient être plus mûrs que mon fils! », s'écrit Tamam. Elle se fâche : « On a dû lui promettre le paradis. Une vie dans l'au-delà, sans problème. Je crois que les enfants n'ont pas conscience de la mort et c'est pour cela qu'ils doivent être adultes et en possession de toutes leurs faculté intellectuelles pour devenir martyrs » Derrière le comptoir-de son épicerie, le père d'Houssam, Bilal, 54 ans, ne se dit pas opposé par principe aux attaques-suicides tant qu'elles sont menées par des adultes. « Il devrait y avoir une limite d'âge. Je crois qu'à partir de 20 ans c'est acceptable car c'est un adulte et non plus un enfant manipulé qui prend la décision de mourir. » Le père ajoute : « Si mon fils avait réussi, je serais dévasté. Je n'ai que deux fils, alors me dire qu'il serait mort en martyr ne me réconforterait guère. Je ne peux pas croire un instant que des parents se réjouissent réellement de la mort de leurs enfants même si c'est au front. » Un client dans l'épicerie réagit : « Bilal n'est pas très religieux. Les opérations martyres ne l'exaltent pas. C'est quand même un bon musulman. » Une gamine raconte qu'Houssam était ces derniers temps toute la journée sur le trottoir ou dans le magasin de bibelots qui jouxte l'épicerie et qui appartient aussi à la famille. « Cela doit être pendant cette période qu'il a été recruté, dit Tamam. Soit ils l'ont dégoûté de l'école, soit ils ont profité de ses problèmes à l'école. » Mouïad Al-Araïché, 21 ans, dit que son ami Houssam était très complexé par sa taille. « Je ne dis pas qu'il s'est engagé pour ça, mais sincèrement tout le monde se moquait de lui et il en était très malheureux. C'est dur d'avoir l6 ans et de ne pas en faire plus de 10 pour un garçon. Peut-être a-t-il voulu prouver qu'il était capable d'un acte héroïque contre l'occupant, comme mourir en martyr. » A la chaîne 10 de la télévision israélienne, qui lui demandait, juste après son arrestation, « Pourquoi? », Houssam avait répondu : « Parce que tout le monde se moque de moi. »

Alice Beaumont

 

2005

 

Libération
22 décembre 2005

Dans l'Indre, un homme abat ses deux voisins et sa femme avant de se suicider.
« Un coup de folie oui, on ne voit que cela... »

Pruniers (Indre) envoyé spécial

« Là-haut ça va pas. » Gérard Thiais avait prévenu l'un de ses proches. Sa crainte d'être atteint d'un cancer avait fini par entamer son moral. Mais ces maux peuvent-ils expliquer la folie meurtrière qui a conduit, hier matin, ce paysan en retraite de 64 ans à abattre un couple de voisins, les Cotillon puis sa femme, avant de se donner la mort ?

« Aucune querelle. »

Le village de Pruniers, quelque 400 habitants, dans l'Indre, à une trentaine de kilomètres de Châteauroux, est abasourdi. Le deux bistrots, uniques commerces de la bourgade, ne désemplissent pas. Les lampions de Noël sont allumés. Mais, à la mairie, l'heure n'est plus à la fête. Jocelyne, secrétaire depuis vingt-six ans, connaissait bien la famille Thiais. De ce couple, elle continue de parler au présent : « Monsieur Thiais possède un étang de pêche qui marche bien. Il vient de temps à autre en ville, comme tout le monde. S'il y avait eu le moindre problème entre les deux familles, il y aurait eu des signes avant-coureurs. » Danièle et Guy Cotillon, 46 et 48 ans, voisins directs de Gérard Thiais, laissent un fils unique de 19 ans, blessé aux jambes au moment de l'agression. Ce sont de « vieilles familles » de la commune auxquelles « on ne connaissait aucune querelle grave », a précisé le procureur de Châteauroux. Aucune rivalité affichée. « Les paysans du coin ne possèdent pas de grosses exploitations, commente Jocelyne. Ce sont des gens sans histoires qui vivent de la terre et du bétail. » Gérard Thiais et sa femme, tout juste retraitée de la maison de retraite où elle était employée, sont présentés comme des « gens charmants, dynamiques, sans histoires », par Françoise, la tenancière d'un café de Pruniers. Alors, dans le village, on tente de recoller les morceaux pour essayer de trouver un mobile à ce qui est jusqu'ici présenté parle procureur comme un « acte inexpliqué ».
« Thiais était chasseur, mais il n'a jamais eu la gâchette facile. » précise un voisin. Et il s'entendait bien avec sa femme. C'est incompréhensible. » Un problème avec l'alcool ? « C'est un homme qui ne buvait pas. Thiais et Cotillon se voyaient régulièrement pour discuter de choses et d'autres, mais l'alcool n'était pas au rendez-vous », affirme une voisine.

« Thiais était chasseur, mais il n'a jamais eu la gâchette facile. »
Un voisin

Journées remplies.

Jusqu'à la fin octobre, Gérard Thiais sortait de chez lui et se rendait régulièrement au village. Depuis, plus rien. « Il était encore occupé par son étang. Des gens venaient de toute la région pour pêcher. Ça lui prenait bien ses journées », explique un autre villageois. Sur les lieux du drame, fourgonnette de gendarmerie, corbillard et voiture de prêtres se succèdent. Hier, entre 9 et 10 heures, Gérard Thiais aurait pris sa voiture pour aller chez ses voisins, à 300 mètres. Là, il aurait tiré à bout portant avec un fusil de chasse sur Danielle et Guy Cotillon, ainsi que sur leur fils, Frédéric. Les deux premiers sont morts sur le coup. Le troisième, hospitalisé à Châteauroux, est le seul témoin de la tuerie. Il devrait être entendu « dans les quarante-huit heures ». Gérard Thiais serait ensuite revenu chez lui, où il a tué son épouse. C'est la mère de Thiais et celle de Danielle Cotillon, présentes dans les deux maisons au moment du drame, qui ont donné l'alerte. Hier soir, les deux fermes du hameau des Bouleaux, où habitaient les victimes de Gérard Thiais, ont été libérées parles équipes de la police scientifique. Des fermes regroupées en hameaux, cerclés de champs ras à perte de vue. Ici, le ciel chargé et bas fait écho à une terre peu fertile. On compte sur les étrangers pour redonner de la vie à cette place coincée entre Issoudun et Châteauroux.
« Nous avons eu le fils Cotillon en stage, et aujourd'hui nous employons le fils Thiais, raconte, ému, ce couple d'exploitants agricoles. Ces gens ne parlaient pas de leurs affaires. » Un coup de folie ? « Oui, on ne voit que cela », poursuit le couple. L'avis semble aujourd'hui partagé par l'ensemble du voisinage. L'autopsie des victimes aura lieu aujourd'hui à Limoges.

Mourad Guichard

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