1938
Le Courrier du Centre
30 août 1938
Le maire d'une petite
commune de la Creuse,
tue, à coups de fusil, sa femme et son
fils
et se suicide avec la même arme
On ignore la cause de ce drame qui cause
dans la région une profonde émotion
(De nos correspondants d'Aubusson
et de Felletin)
Le petit village de Margnat, commune de Sainte-Feyre-la-Montagne,
a été, jeudi matin, le théâtre
d'un drame affreux qui a consterné toute
la région. Drame inexplicable, semble-t-il,
autrement que par un accès de folie subite.
Au village de Margnat, M. Ernest Levelut, âgé
de 35 ans, exerçait le métier
de sabotier. Excellent homme, très affable
et très serviable, il avait été
choisi, il y a trois mois, pour succéder
à M. Parasse en qualité de maire
de la commune. Il avait épousé,
en janvier 1932, Mlle Marie Lesouple. Son ménage
était très uni. Les deux époux
n'avaient pas tardé à saluer l'apparition
d'un charmant petit garçon, Émile,
dont la naissance était venue ajouter
encore à la joie de leur foyer. Émile
était maintenant dans sa troisième
année.
Par quel mystérieux destin, le malheur
est-il venu soudainement s'abattre sur cette
famille ?
On ne sait. Toujours est-il que de cet heureux
ménage à qui, hier encore, tout
semblait sourire, il ne reste plus maintenant
rien...
Rien que trois cadavres atrocement mutilés.
Neurasthénie ?
Notre correspondant d'Aubusson nous téléphone,
en dernière heure, que le drame de Margnat
pourrait bien avoir pour cause la neurasthénie
et une violente crise de désespoir.
Levelut avait enterré son beau-père
il y a huit jours. Il souffrait lui-même
d'une laryngite et se croyait sérieusement
atteint.
Je n'en ai plus pour longtemps, aurait-il
confié, il y a quelques jours, à
un ami.
D'une façon générale, il
n'était pas très matinal. Cependant,
jeudi, contrairement son habitude, il était
debout à six heures. Une demi-heure après,
il achetait un paquet de tabacs, passait à
la mairie et prenait la direction de Felletin.
Là, a-t-il consulté quelqu'un
sur son état de santé ? L'enquête,
sans doute, le précisera. Toujours est-il
qu'à 9 h 15, quand il a réapparu
à Margnat, il avait, ont dit certains
témoins, la figure décomposée.
A-t-il, dans une crise de neurasthénie
et de désespoir, voulu entraîner
les siens dans la mort ? C'est possible.
Mais la neurasthénie
elle aussi est un genre de folie.
2005
Libération
22 décembre
2005
Dans l'Indre, un homme
abat ses deux voisins et sa femme avant de se
suicider.
« Un coup de folie oui, on ne voit que
cela... »
Pruniers (Indre)
envoyé spécial
« Là-haut
ça va pas. » Gérard Thiais
avait prévenu l'un de ses proches. Sa
crainte d'être atteint d'un cancer avait
fini par entamer son moral. Mais ces maux peuvent-ils
expliquer la folie meurtrière qui a conduit,
hier matin, ce paysan en retraite de 64 ans
à abattre un couple de voisins, les Cotillon
puis sa femme, avant de se donner la mort ?
« Aucune querelle.
»
Le village de Pruniers, quelque
400 habitants, dans l'Indre, à une trentaine
de kilomètres de Châteauroux, est
abasourdi. Le deux bistrots, uniques commerces
de la bourgade, ne désemplissent pas.
Les lampions de Noël sont allumés.
Mais, à la mairie, l'heure n'est plus
à la fête. Jocelyne, secrétaire
depuis vingt-six ans, connaissait bien la famille
Thiais. De ce couple, elle continue de parler
au présent : « Monsieur Thiais
possède un étang de pêche
qui marche bien. Il vient de temps à
autre en ville, comme tout le monde. S'il y
avait eu le moindre problème entre les
deux familles, il y aurait eu des signes avant-coureurs.
» Danièle et Guy Cotillon, 46 et
48 ans, voisins directs de Gérard Thiais,
laissent un fils unique de 19 ans, blessé
aux jambes au moment de l'agression. Ce sont
de « vieilles familles » de la commune
auxquelles « on ne connaissait aucune
querelle grave », a précisé
le procureur de Châteauroux. Aucune rivalité
affichée. « Les paysans du coin
ne possèdent pas de grosses exploitations,
commente Jocelyne. Ce sont des gens sans histoires
qui vivent de la terre et du bétail.
» Gérard Thiais et sa femme, tout
juste retraitée de la maison de retraite
où elle était employée,
sont présentés comme des «
gens charmants, dynamiques, sans histoires »,
par Françoise, la tenancière d'un
café de Pruniers. Alors, dans le village,
on tente de recoller les morceaux pour essayer
de trouver un mobile à ce qui est jusqu'ici
présenté parle procureur comme
un « acte inexpliqué ».
« Thiais était chasseur, mais il
n'a jamais eu la gâchette facile. »
précise un voisin. Et il s'entendait
bien avec sa femme. C'est incompréhensible.
» Un problème avec l'alcool ? «
C'est un homme qui ne buvait pas. Thiais et
Cotillon se voyaient régulièrement
pour discuter de choses et d'autres, mais l'alcool
n'était pas au rendez-vous », affirme
une voisine.
« Thiais était
chasseur, mais il n'a jamais eu la gâchette
facile. »
Un voisin
Journées remplies.
Jusqu'à la fin octobre,
Gérard Thiais sortait de chez lui et
se rendait régulièrement au village.
Depuis, plus rien. « Il était encore
occupé par son étang. Des gens
venaient de toute la région pour pêcher.
Ça lui prenait bien ses journées
», explique un autre villageois. Sur les
lieux du drame, fourgonnette de gendarmerie,
corbillard et voiture de prêtres se succèdent.
Hier, entre 9 et 10 heures, Gérard Thiais
aurait pris sa voiture pour aller chez ses voisins,
à 300 mètres. Là, il aurait
tiré à bout portant avec un fusil
de chasse sur Danielle et Guy Cotillon, ainsi
que sur leur fils, Frédéric. Les
deux premiers sont morts sur le coup. Le troisième,
hospitalisé à Châteauroux,
est le seul témoin de la tuerie. Il devrait
être entendu « dans les quarante-huit
heures ». Gérard Thiais serait
ensuite revenu chez lui, où il a tué
son épouse. C'est la mère de Thiais
et celle de Danielle Cotillon, présentes
dans les deux maisons au moment du drame, qui
ont donné l'alerte. Hier soir, les deux
fermes du hameau des Bouleaux, où habitaient
les victimes de Gérard Thiais, ont été
libérées parles équipes
de la police scientifique. Des fermes regroupées
en hameaux, cerclés de champs ras à
perte de vue. Ici, le ciel chargé et
bas fait écho à une terre peu
fertile. On compte sur les étrangers
pour redonner de la vie à cette place
coincée entre Issoudun et Châteauroux.
« Nous avons eu le fils Cotillon en stage,
et aujourd'hui nous employons le fils Thiais,
raconte, ému, ce couple d'exploitants
agricoles. Ces gens ne parlaient pas de leurs
affaires. » Un coup de folie ? «
Oui, on ne voit que cela », poursuit le
couple. L'avis semble aujourd'hui partagé
par l'ensemble du voisinage. L'autopsie des
victimes aura lieu aujourd'hui à Limoges.
Mourad Guichard
|