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Le point de vue d'un psychanalyste
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DÉSIRS ONTOLOGIQUES

Désir de toute-puissance
Désir de bonheur
Désir d'immortalité

DÉSIR DE TOUTE-PUISSANCE

Il a été postulé ci-dessus que le meurtrier suicidaire « recrute » et met en mouvement la pulsion de mort, structurellement présente en lui, mais tenue au repos dans la vie courante, afin d'y trouver l'énergie nécessaire pour agir en vue de se délivrer de son désir mal mort. Cependant, lorsqu'on constate qu'une nette majorité des meurtres suicidaires ayant lieu dans la sphère privée (en laissant momentanément de côté les attentats-suicides), sont commis par des hommes sur des femmes qui, d'une manière ou d'une autre, constituent un obstacle à leurs désirs, l'honnêteté intellectuelle conduit à s'interroger sur le degré de validité de la théorie exposée ici.

On peut, en effet, se demander si le déchaînement de la pulsion de mort, au lieu d'être un moyen pour les hommes violents de « tuer » un désir mal mort, n'est pas plutôt, « tout simplement » (si l'on peut dire) une sorte « d'orage psychique » accompagnant, chez ces hommes dominateurs, l'exaspération devant une résistance à leurs désirs et traduisant leur volonté brutale de détruire, non pas le désir, mais, au contraire, l'obstacle à ce désir ?

L'homme violent qui veut dominer et soumettre la femme, n'est-il pas, au fond, un « nazi domestique » ? On est là, en effet, comme on l'a vu pour les nazis, en plein désir de toute-puissance, mais un désir qui semble loin, très loin d'être « mal mort » et paraît, au contraire, terriblement vivant...

Mais, s'il en était ainsi, pourquoi, alors, ces hommes se suicideraient-t-il après avoir tué leur victime ? Voilà qui est antinomique de l'idée d'un désir parfaitement égoïste, seulement sensible à l'autre en ce qu'il lui fait obstacle (donc n'étant pas susceptible d'inspirer une culpabilité entraînant le suicide), antinomique aussi de l'idée d'une exigence de jouissance qui n'a nulle intention de se nier elle-même...!

En vérité : sous les apparences d'une volonté de dominer, ces hommes savent bien, au fond, que dominer est impossible, que leur domination, en tout cas, est limitée : ils domineront une femme, ils ne les domineront pas toutes. Ils ne domineront pas tous les hommes. Il y a cent mille choses qu'ils ne domineront pas. Et surtout, ils ne domineront pas la mort.

Ils ont l'obscure prescience que leur désir de toute-puissance n'aura jamais raison de tous les obstacles. C'est pourquoi, sous l'apparence d'une affirmation forcenée de ce désir, celui-ci les gêne, les dérange, les étouffe, les empoisonne et, au fond d'eux-mêmes, ils voudraient en être libérés. Mais, comme ce n'est pas possible, car en même temps ils y tiennent trop pour y renoncer, alors ils l'exagèrent, le poussent à l'extrême, transforment le désir en besoin, et la réalisation de ce désir devient alors une « question de vie ou de mort », à laquelle ils répondent par... la mort !

Qu'ils soient violents, qu'ils soient dominateurs, qu'ils se sentent coupables une fois qu'ils ont tué, tout cela est certain, mais cela n'empêche pas qu'il y ait en eux un réel souhait de mise à mort d'un désir qui les torture sans qu'ils le sachent vraiment. C'est afin de le mettre à mort une fois pour toutes qu'ils l'exacerbent. C'est une fuite en avant. Dans les violences domestiques, l'homme flirte avec la mort.

Au fond, sous leur violence d'adultes, ces hommes sont des enfants. Plus encore qu'immatures, ils sont infantiles, et cela au sens très profond du terme, puisqu'en fait, cette toute-puissance à laquelle ils aspirent n'est autre qu'un sentiment qu'ils ont ressenti autrefois, et dont ils gardent un souvenir ébloui.

Nous avons tous traversé dans l'enfance - à tout le moins in utero - une phase où le principe de réalité n'était pas encore entré dans notre vie, où nous formions un tout avec la mère, ou avec un substitut de mère, qui jouait alors le rôle du monde et qui, en répondant à nos désirs, nous donnait l'illusion que le monde ne nous résistait pas, ne nous nous résisterait jamais, que nous étions tout-puissants, qu'il nous suffisait de désirer pour obtenir.

Bien sûr, il nous a fallu déchanter : notre toute-puissance s'est vite révélée n'être qu'une fausse impression, une croyance, une illusion, une sorte de mythe personnel, dont nous avons constaté qu'il était en vérité universel, car nous l'avons retrouvé chez l'Autre (souvent à nos dépens). Ce désir s'est avéré barré, absolument et définitivement barré. Mais comme il demeurait bien trop fort en nous pour que nous en fassions notre deuil, il devenu mal mort pour nous et nous avons dû le refouler (si l'on demande à un sujet non averti de la chose analytique s'il y a en lui un désir de toute-puissance, il le niera toujours vigoureusement.)

Et pourtant, nous gardons tous en nous un souvenir inconscient (une « mémoire sans souvenirs ») de cette brève période et cette mémoire est si forte, si intense, que le désir de toute-puissance reste présent au fond de nous, car nous avons tous la nostalgie (inconsciente) de cette période. Seulement, ce désir de toute-puissance est inégalement fort selon les individus. Chez certains, il est presque inexistant, ne subsistant qu'à l'état de traces imperceptibles, chez d'autres, au contraire, il est présent dans une proportion pathologique. Chez ceux-là, probablement parce que ce désir a eu une très grande force dès l'origine, mais aussi, sûrement, parce qu'il a été exaspéré par des facteurs « existentiels », le souhait de s'en défaire va les conduire au passage à l'acte. C'est le cas de ces hommes, violents et dominateurs, meurtriers suicidaires de femmes tombées entre leurs mains.

Finalement, ces hommes ne contredisent pas, comme on a pu un moment le croire, la théorie du meurtre suicidaire comme entreprise de mise à mort d'un désir barré. Au contraire, ils la confirment, en la faisant passer à un niveau supérieur : par leur nombre, par la violence de leur comportement, ils révèlent à quel point le désir de toute-puissance est présent et à quel point il est torturant.

S'il en est ainsi c'est parce qu'il s'agit d'un désir mal mort pour l'humanité entière. En effet, c'est un désir inhérent à l'être humain, dans sa structure même, dans l'écriture génétique de son histoire, histoire de l'espèce qui se répète, immuable, à l'apparition de chaque individu, à la venue de chacun de nous, parce que chacun de nous passe forcément par une phase de fusion avec sa mère - à tout le moins in utero, rappelons-le - et traverse une même période mythique de toute-puissance, dont il garde à jamais la mémoire inconsciente.

Désir inhérent à l'être, le désir de toute-puissance peut donc, à bon droit, être qualifié de désir « ontologique ». Et s'il en est ainsi, cela signifie que, par une sorte de « fatalité statistique », il risque de pousser un très grand nombre de gens au passage à l'acte et de provoquer un grand nombre de meurtres suicidaires. il ne faut donc pas s'étonner de le retrouver très souvent dans le profil psychologique des meurtriers suicidaires, agissant en « toile de fond » derrière un ou de plusieurs autres désirs mal morts, y compris (et peut-être même surtout) dans celui des auteurs d'attentats-suicides (on verra pourquoi plus loin)...


DÉSIR DE BONHEUR

Durant notre petite enfance, le corps à corps fusionnel avec la mère - disponible, attentive, réactive, prévenante, nourrissante, assouvissante, comblante - n'a pas seulement créé cette enivrante, cette merveilleuse illusion de toute-puissance, dont nous avons gardé la persistante nostalgie, il nous a aussi procuré un délicieux, un merveilleux, un fabuleux, un prodigieux sentiment de bonheur, dont la perte - aussi inéluctable que celle du sentiment de toute-puissance et qui, d'ailleurs, s'est produite en même temps - nous laisse et nous laissera toujours inconsolables...

Ce sentiment de complétude, plus encore, peut-être, que celui de toute-puissance, nous n'avons eu de cesse, ensuite, d'essayer d'en faire à nouveau l'extatique expérience et c'est ainsi qu'est apparu en nous cet autre désir qui n'a plus jamais cessé de nous hanter, ce désir que nous sommes destinés à nous efforcer sans cesse de satisfaire, de par notre programmation génétique, de par notre appartenance à l'espèce humaine, cet autre désir ontologique : le désir d'être heureux (mal mort lui aussi, bien entendu, cela est évident, car qui n'a fait l'expérience que le bonheur est hors d'atteinte ou, en tout cas, n'est pas durable ?)

DÉSIR D'IMMORTALITÉ


Il n'est guère besoin de s'étendre sur l'angoisse de mort, hantise majeure des être humains, ni sur le désir ardent d'y échapper qui les habite, conduisant la plupart d'entre eux à faire « comme si » leur mort n'aura pas lieu et se transformant, chez d'autres, en certitude de survivance...

Songe-t-on, pourtant, que le désir d'échapper à la mort - bien qu'il soit plus directement « biologique » que le désir de toute-puissance ou celui d'être heureux - est cependant, lui aussi, comme ceux-ci, lié à un vécu d'enfance ? Il s'agit de cette période initiale où l'enfant ignore encore qu'il va mourir.

De même que nous gardons de la période de fusion avec la mère une mémoire inconsciente qui entretient en nous le désir de toute-puissance ou celui d'être heureux, nous gardons de cette période d'ignorance bienheureuse où nous ne savions pas que nous étions mortels une mémoire qui entretient ce troisième - et dernier - désir ontologique mal mort pour l'Humanité, qui est loin d'être le moindre, puisqu'il n'est autre que le désir d'être immortel...


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