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Le point de vue d'un psychanalyste
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L'ATTENTAT-SUICIDE SOLUTION MIRACLE
À LA PROBLÉMATIQUE DU MAL MORT

Ces désirs ontologiques mal morts, qui constitue le « Mal Mort de l'Humanité », vont être présents dans l'inconscient d'un grand nombre de meurtriers suicidaires, souvent en « toile de fond », derrière d'autres désirs mal morts, plus immédiatement repérables.

Ainsi, bien que les auteurs d'attentats-suicides islamistes soient animés par ailleurs, comme on l'a vu, par des désirs « communautaires » mal morts, créant dans leur inconscient des conflits extrêmement détonants, ce « Mal Mort de l'Humanité » va également être présent chez eux et va même constituer l'enjeu principal de leur action, dans la mesure où ils visent l'accession au Paradis, lieu où les aspirations les plus profondes et les plus essentielles de l'être humain sont promises à être prises en compte.

Jusqu'à ce qu'apparaisse l'attentat-suicide d'inspiration islamiste, le sujet habité par un désir mal mort ne pouvait s'en délivrer qu'en le détruisant (à travers la victime substitutive) et donc en se détruisant lui-même à sa suite, par le suicide, selon le mécanisme d'une nécessité qui a été examinée plus haut.

Ce que le sujet cherchait c'était à être délivré de son désir mal mort par sa néantisation. Qu'ensuite, une fois cette néantisation réalisée à travers la destruction de la victime substitutive, le sujet se néantise lui aussi, voilà qui était une conséquence inéluctable de l'acte précédent, mais qui n'était pas le but recherché à l'origine par le sujet, lequel, au départ, ne demandait qu'à vivre et être heureux, les meurtriers suicidaires, quoique habités par la pulsion de mort, étant, à l'origine, il faut le rappeler, des êtres de désir donc des êtres de vie (même s'ils apportent la triste démonstration que le désir et la vie peuvent diverger).

Tout a changé avec l'apparition historique d'une certaine lecture des textes de l'Islam par certains théologiens qui se sont mis à demander (et même à exiger) que le Croyant tue les « ennemis de Dieu », en lui promettant, en échange, vie éternelle au Paradis.

Ceci a été un fait nouveau dans la problématique du désir mal mort, car, au Paradis d'Allah, les désirs terrestres ne sont pas abolis, ils sont, au contraire, exaucés, dans une version « céleste » peut-être, mais exaucés quand même. Ainsi les « soixante dix vierges » promises au jeune et vigoureux martyr : au Paradis, le plaisir charnel n'est pas devenu obsolète, il n'est pas dépassé, pas transcendé, non, il est, au contraire, promis à la satisfaction éternelle...

C'est cela qui a tout changé : s'il a la chance d'être un « bon » Musulman, un sujet habité par un désir mal mort va pouvoir régler le problème que celui-ci lui pose sans avoir besoin pour autant d'y renoncer ! Car il devient possible de s'en délivrer, non pas en le détruisant, comme les mécréants d'autrefois, mais en le satisfaisant !
Voilà la grande, la merveilleuse nouvelle, qui envoie à la mort des bataillons de « kamikazes » sans peur ni peine, le cœur léger, un sourire bienheureux sur les lèvres !

L'accomplissement sage et méritant du Commandement de Dieu - qui leur enjoint, par la bouche de ses émirs, de détruire ses ennemis jurés - leur ouvre la porte du Paradis où le désir mal mort ne sera plus mort, mais réalisé et même réalisé dix fois, cent fois, mille fois « mieux » que sur Terre ! Quel que soit ce désir mal mort, qu'il s'agisse du désir d'indépendance, du désir de liberté, de dignité, etc. l'attentat-suicide en délivre le sujet en le propulsant hors des contrées terrestres ou ces justes désirs sont injustement brimés. L'existence terrestre se transcende et se réalise dans le royaume de Dieu, d'où seront éliminés tous les « incroyants » qui lui faisaient obstacle sur Terre...

Dans l'instant qui précède son acte, le « kamikaze » se sent libéré de tous ses désirs (libéré de la version « terrestre » de ces désirs et « pré-jouissant » de leur version céleste ») et, en même temps, il « pré-vit » leur réalisation paradisiaque. Il ne s'en libère donc, non pas par la destruction mais par la certitude enfin atteinte (et par la jouissance qu'apporte cette certitude) que ces désirs vont être réalisés quelques secondes plus tard, au Paradis...

Et ceux qui lui importent par dessus tout et dont il attend le plus ardemment la réalisation, ce sont les trois désirs ontologiques mal morts. En effet, au Paradis, ils seront satisfaits tous les trois...

Tout d'abord, bien sûr, sera satisfait le désir d'immortalité... Et dans le temps même où il sera satisfait, le sujet en sera délivré : en effet, il n'y a plus lieu de désirer immortalité dans un lieu où l'immortalité est offerte ! On ne désire plus un objet que l'on a atteint ! Suprême raffinement et délivrance absolue !

Sera satisfait aussi le désir de toute-puissance... Mais le sujet sera alors délivré de sa forme « terrestre », celle de la recherche - vouée à l'échec - d'une toute-puissance individuelle, pour goûter sa forme « céleste » : l'acquisition de la toute-puissance divine, que Dieu consentira à partager avec sa créature, sous une forme que la créature pourra supporter...

Sera satisfait, enfin, le troisième et dernier désir ontologique : le désir d'être heureux... Et là, le sujet goûtera la même merveilleuse délivrance que pour son désir d'immortalité : il n'y aura plus lieu de désirer le bonheur dans un lieu où le malheur n'existera plus, dans un lieu où il sera possible de retrouver, pour toujours, avec Dieu, la fusion vécue autrefois avec la mère...

Comment s'étonner de l'épidémie d'attentats-suicides à laquelle on assiste actuellement, puisqu'une tendance permanente - mais qui, jusque là, ne touchait que des individus isolés, sans justification de leur acte - trouve en Dieu la justification « absolue » : un blanc-seing donné par le Juge Suprême, celui qui détient le droit de vie ou de mort sur tous les êtres humains et peut décerner l'autorisation de tuer et de se tuer, non seulement sans remords, sans scrupules, sans freins, mais même avec joie, avec bonheur, avec le sentiment d'un bon droit exercé et même du devoir accompli ! Et surtout avec la perspective du Paradis mérité !

Mais quelles que soient les promesses qui sont faites aux sujets à qui l'on propose de commettre un attentat-suicide, ce que la religion a récupéré ici, c'est bel et bien la pensée magique et l'incarnation de tous les désirs mal morts du sujet - y compris les désirs ontologiques - dans une victime substitutive. Bien que tout le monde en soit inconscient, les idéologues comme le « kamikaze », on pourrait dire ici, comme Freud : « Ça n'empêche pas d'exister. »
Mais ce n'est pas parce que c'est un commandement de Dieu que le chemin du Paradis passe par la destruction des victimes, c'est parce que les sujets recrutés cherchent à se délivrer de quelque chose en détruisant les victimes que ces commandements trouvent des sujets rongés par le Mal Mort pour les écouter...

 

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