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Deuxième temps de la séquence : meurtre du Mal Mort Désir
conscient La présence d'un désir mal mort au sein du sujet et le conflit qu'il provoque en lui vont le faire passer au deuxième temps de la séquence du meurtre suicidaire. Deux cas se présentent :
soit le sujet est conscient de ce désir,
soit il ne l'est pas, car il l'a refoulé. Si le sujet est conscient de ce désir, il se peut alors que son souhait inconscient de s'en délivrer tende à devenir conscient. Certes, il le deviendra jamais complètement (en effet, cela impliquerait une prise de conscience par le sujet de sa haine du désir mal mort et cela n'est pas possible : il ne peut se la formuler clairement, car cela reviendrait à désavouer son désir, or il lui est et lui reste attaché. Il est partagé et ne peut trancher ni dans un sens ni dans l'autre entre les deux parts de lui qui s'opposent quant à ce désir), mais si son désir est conscient, la possibilité existe pour que ce désir, sans lui apparaître réellement comme haïssable, devienne pour lui une torture. C'était le cas d'Houssam Abdou, dont le désir de normalité était conscient et que ce désir tourmentait, car il ne pouvait rien faire ni pour s'empêcher de désirer être une personne de taille normale, ni pour rendre ce désir inconscient : il était condamné à supporter à la fois la conscience de ce désir et le calvaire que provoquait l'impossibilité de le satisfaire. Aussi a-t-il tenté d'échapper à cette torture par le passage à l'acte, en identifiant clairement lui-même, en toute conscience, son désir de normalité comme le moteur de son acte et en le verbalisant en tant que tel (« Parce que tout le monde se moquait de moi »), mais en voyant seulement dans son geste le moyen de fournir la preuve d'une « grandeur » morale compensatrice, et non celui de se délivrer d'un désir qu'il ne pourrait jamais satisfaire. Tout sujet dont le désir mal mort est conscient et qui ne peut le refouler est conscient d'une insatisfaction en lui-même. C'est le cas, par exemple, des sujets palestiniens, immergés en permanence dans un contexte qui rend inenvisageable le refoulement de leur désir d'indépendance, de dignité, ou celui de conditions de vie décentes. Ces désirs sont là et bien là. Ces sujets ne peuvent rien faire pour s'empêcher d'avoir en eux ces désirs-là et d'en ressentir l'exigence. Et leur communauté autour d'eux fait tout pour cela. Mais, à la différence du nanisme d'Houssam Abdou, qui était sans solution et qui « barrait » donc d'une manière irrémédiable son désir de normalité, les désirs « communautaires » des palestiniens, à l'échelle du temps historique, même s'ils rencontrent des obstacles, ne sont pas pour autant absolument « barrés ». Le destin de la Palestine est ouvert : les palestiniens ont la possibilité de négocier avec Israël, de militer, d'agir politiquement, d'alerter la communauté internationale et d'être aidés par elle : rien n'interdit formellement d'espérer qu'ils auront leur état et pourront vivre dignement et décemment. À l'échelle du temps historique, ces désirs « communautaires » ne sont pas morts. Ils ne sont donc pas « mal morts ». On n'est pas là dans la fatalité, dans le sentiment d'inéluctable et de désespoir où peut être un sujet qui a la certitude que son existence est écrite, que ce qui est écrit est l'arrêt de mort d'un désir vital, et qui est déchiré dans son inconscient sans pouvoir l'empêcher ... Mais le risque d'un sujet qui vit dans ce contexte est de perdre espoir et de basculer dans l'impatience, dans le refus d'attendre. C'est lui-même, alors, qui se persuadera - sans le décider volontairement, bien sûr - que les désirs de sa communauté sont « morts », non pas à l'échelle du temps historique (il restera probablement persuadé que, tôt ou tard, la Palestine aura son état) mais à l'échelle de sa propre existence. Il va alors se retrouver, sans être atteint d'un mal incurable comme lui, dans la même situation de désespoir qu'Houssam Abdou, en proie à la même certitude qu'il ne verra jamais satisfaits ces désirs « communautaires » qui le hantent. Aussi ces désirs, qui sont morts pour lui, mais auxquels il ne peut renoncer, va-t-il les considérer comme « mal morts » et va-t-il devenir « candidat » au passage à l'acte, dans le but de s'en défaire, mais sans le savoir, bien entendu. Ce sujet est alors tout prêt
à tomber entre les griffes des organisations
qui vont lui proposer une solution toute faite
pour se délivrer de ces désirs
mal morts dont il vénère respectueusement
la grandeur et la noblesse, mais qui, au fond,
lui « pourrissent » l'existence
et auxquels il voue, en secret, une haine inconsciente.
Cette solution, c'est celle de devenir « kamikaze »,
pour accomplir les commandements sacrés
des guides spirituels de sa communauté,
en exterminant les « ennemis de Dieu »,
afin de concourir au triomphe de l'Islam. Cette
solution va présenter pour lui un double
avantage : tout d'abord, elle va lui permettre
- dans la plus totale ignorance, bien entendu
- de « recycler »
la haine inconsciente qu'il nourrit secrètement
contre ses désirs, en pratiquant une
opération familière à l'inconscient :
l'inversion. Cette haine inconsciente,
en effet, il va la retourner, comme un gant,
en son contraire : le fanatisme, trouvant
ainsi un moyen de faire entrer l'exaltation
dans sa vie. Et, in fine, sa mort en tant que
martyr lui permettra de se délivrer de
ces désirs mal morts grâce à
son admission en un lieu où ne subsistera
plus aucun désir insatisfait : le
Paradis. Sans tout savoir à ce sujet, les idéologues qui le manipulent en savent assez, par contre, pour l'exploiter et l'utiliser au service de leur obscurantisme obsessionnel, de leur désir de toute-puissance et de leurs appétits matériels. Ce n'est pas le moindre paradoxe que ces pêcheurs en eau trouble aient plus ou moins obscurément compris que plus grande sera la haine inconsciente contre les désirs mal morts rongeant le cœur de leur peuple, plus fort sera le fanatisme sur lequel ils pourront compter... Dans le second cas, lorsque le sujet a refoulé son désir mal mort et n'en est plus conscient, cela ne signifie pas pour autant que ce désir cesse d'agir sur lui. Même refoulé - surtout refoulé, pourrait-on dire - ce désir va continuer de jouer un grand rôle, car il reste l'enjeu du conflit intérieur du sujet, conflit qui n'est plus conscient, mais n'en continue pas moins de se dérouler en son sein, en secret. Or un conflit inconscient peut être terriblement destructeur pour le sujet, car il le confronte à un trouble non identifié et indéfinissable, qui est présent en lui sans qu'il le comprenne, sans qu'il puisse mettre des mots dessus, un trouble qui lui donne le sentiment opaque d'être habité par quelque chose d'étranger à lui-même, quelque chose d'inhumain peut-être, qu'il ne parvient ni à cerner ni à contrôler. Ce conflit le plonge dans la solitude de l'informulé, le privant de toute possibilité d'en sortir par la verbalisation et l'échange affectif. Ce type de conflit aboutit à un genre de meurtres suicidaires particulièrement énigmatiques et déconcertants, tels ceux de ces mères infanticides assassinant leurs enfants, de manière parfois terriblement sauvage, et se suicidant ensuite, drames où l'on sent bien que la meurtrière « n'était pas elle-même » et qu'elle était habitée par une force qui la téléguidait et dont elle ignorait tout. Mais, dans les deux cas, qu'il y ait ou non conscience du désir mal mort, il y a souhait inconscient de s'en libérer et c'est ce souhait, combiné à la puissance de la « cause » dans le cas du sujet fanatisé, qui va déboucher sur le passage à l'acte. En effet, l'inconscient a compris que le sujet ne pourra pas agir sur le désir mal mort à l'intérieur de lui-même. À l'intérieur, la partie est perdue d'avance. Conscient ou inconscient, le désir s'accroche. Il jouit de complicités internes. Il est là et bien là. Rien à faire pour qu'il disparaisse, ni même pour qu'il s'atténue. Il ne perdra jamais rien de sa puissance, ne cèdera pas un pouce de son terrain. Non, la solution, l'inconscient la connaît : il faut tuer le Mal Mort. Et pour cela, il faut que cette mort ait lieu non pas dans l'esprit du sujet, mais dans le réel. C'est le seul moyen de le tuer « pour de bon » et une fois pour toutes. Il faut entraîner le Mal Mort à l'extérieur du sujet et là, l'égorger... Alors l'inconscient du sujet va faire appel au reliquat de pensée magique qui subsiste en tout être humain, quelque « civilisé » qu'il soit. La pensée magique permet à l'homme de faire « comme si »... Comme s'il pouvait « faire passer » un élément psychique, qui reste hors d'atteinte parce qu'il est immatériel, dans quelque chose de matériel, de concret, sur lequel il va pouvoir agir concrètement. La pensée magique va permettre au sujet de faire « comme si » c'était possible de « matérialiser » le désir mal mort dans une personne réelle, pour lui « donner corps », avoir prise dessus et s'en débarrasser en détruisant cette personne. « Tuer le Mal Mort » signifie, pour le sujet, tuer son désir à travers une victime substitutive qui va prendre sa place dans l'ordre symbolique, mais aussi dans l'ordre réel, que le sujet confond (la confusion intentionnelle entre deux éléments, des plus concrets aux plus abstraits - qu'il s'agisse de deux objets, de deux sentiments ou de deux catégories mentales - étant une opération psychique que l'inconscient pratique fréquemment. On l'a vu, d'une certaine façon, avec la confusion entre haine et fanatisme.) Cette opération « d'expulsion » du Mal Mort, dont on veut se libérer, et son « incarnation » dans une victime substitutive, que l'on va détruire à sa place, évoque un rite bien connu : le sacrifice du Bouc Émissaire. En effet, la fonction de ce rite est de « faire passer » le mal que les fidèles portent en eux dans une victime expiatoire, afin, ensuite, de détruire le mal en détruisant la victime... Mais il existe une différence - essentielle - entre ces deux processus psychiques : dans le meurtre suicidaire, ce n'est pas le mal que le sujet fait passer dans sa victime, c'est un désir. Cela n'a aucune connotation morale et n'est pas accompli dans un but de purification destiné à laver le sujet d'une faute. Il est cependant possible, d'une certaine façon - si l'on considère que les sacrifices religieux ne sont autres que des avatars de la pensée magique - de rapprocher le meurtre suicidaire d'un sacrifice rituel, dans la mesure où il y a toujours une dimension de rite dans la pensée magique, puisqu'elle est fondée sur des schémas psychiques que le sujet trouve pré-construits en lui (ainsi « l'incarnation » de l'abstrait dans le concret) et qu'il utilise en les reproduisant. On peut donc dire que le meurtre suicidaire est un meurtre rituel que le meurtrier suicidaire accomplit seul et pour lui seul dans le cadre d'un rite qui n'aura lieu qu'une fois. Mais à la différence des cérémonies où un officiant utilise consciemment la pensée magique et où il organise et contrôle le rite, la pensée magique n'est utilisée ici ni consciemment ni volontairement et, lorsqu'il commet son acte, le meurtrier suicidaire n'en connaît pas le sens. Choix de la victime substitutive Dans le choix de sa victime, ce qui va compter, c'est que sujet cherche et trouve (sans le vouloir ni le savoir) un être qui puisse valablement prendre la place du désir mal mort, le figurer, le « représenter ». Or, il ne faut surtout pas perdre de vue que, même inconscient, le désir mal mort, auquel la réalité l'a contraint à renoncer, mais auquel il continue à tant tenir, est doté pour lui d'une telle importance qu'il est lié à ce désir par un lien fusionnel (même si ce lien est inconscient lui aussi, lorsque le désir est refoulé.) Pour en faire sa victime, le
sujet va donc « choisir »
( ce choix étant tout aussi inconscient
que l'opération d'incarnation magique
auquel il va servir) un être avec lequel
il est dans un rapport fusionnel, parce que
ce rapport est le décalque, la transposition
du rapport fusionnel que le sujet entretient
avec son désir. Voilà qui permet, par la même occasion, de répondre à cette autre question « Pourquoi les meurtres suicidaires sont-ils le plus souvent commis par des hommes sur des femmes ? » (voir tableau D). La réponse est en effet que, parmi les rapports fusionnels énumérés ci-dessus, le rapport fusionnel le plus fort est ordinairement celui qui lie le sujet à l'objet du désir sexuel, donc aux femmes, pour ce qui concerne les hommes qui, comme cela apparaît clairement au tableau D, sont, dans l'écrasante majorité des cas, les auteurs des meurtres suicidaires. Ceci réactualise cette autre question restée pendante : « Pourquoi les meurtres suicidaires sont-ils le plus souvent commis par des hommes ? » (voir tableau C). Pour y répondre, on peut envisager de se référer à l'idée fort ancienne que la femme porte et donne la vie (jusqu'à nouvel ordre), ce qui expliquerait une présence de pulsions agressives et destructrices moins forte chez elle que chez l'homme. Ceci semble avéré pour l'ensemble des conduites humaines, il serait donc compréhensible qu'il en aille également ainsi en ce qui concerne le meurtre suicidaire. Cependant il est possible d'envisager une autre réponse, en partant du constat qu'il existe un autre type de différence entre les deux sexes : il y a, en effet, chez la femme, une tradition multi-millénaire de répression de son désir, suite au danger que ce désir représente pour l'homme et à la domination qu'il exerce sur elle, domination lui permettant d'imposer cette répression. Si l'on admet que le meurtre suicidaire découle d'un désir auquel le sujet ne peut renoncer, on est conduit à penser que celui des deux sexes qui est historiquement accoutumé à tolérer la frustration de son désir sera celui qui pratiquera le moins souvent ce type d'acte. La différence entre les sexes n'est pas, cette fois, une différence « de nature », mais une différence due aux circonstances historiques et au contexte socio-économique dans lesquels s'inscrivent les rapports entre les sexes. Compte tenu d'une relative tendance
à l'émancipation des femmes, tout
du moins dans certaines zones du globe, voilà
qui permet de penser que, dans les statistiques
concernant les meurtres suicidaires, la disproportion
entre ceux commis respectivement par chacun
des deux sexes n'est pas une donnée destinée
à demeurer stable. Il n'en va plus ainsi dans la sphère publique, lorsque la femme dispose de modèles sociétaux « non standards » qui la sortent de son isolement, l'autorisent et l'encouragent à agir. C'est ainsi que l'on peut constater chez les jeunes palestiniennes une véritable « mode » de l'attentat-suicide, dont elles déclarent (cf. le reportage réalisé par la chaîne de télévision française TF1) que la multiplication des « femmes martyres » leur permettra de devenir les « égales des hommes » ! Mais, même si celle-ci
n'est pas un être proche, il peut y avoir
un lien entre le meurtrier suicidaire et sa
victime. En effet, même s'il prend pour
victime un ennemi (qu'il s'agisse d'un ennemi
dans la sphère privée aussi bien
qu'un ennemi au sens militaire), entre l'ennemi
et lui il y a là aussi - si surprenant
que cela puisse paraître - un
lien. Un lien de haine, mais un lien tout de
même. L'ennemi a un statut particulier
par rapport au sujet : le sujet ne peut
se détacher de l'ennemi. L'ennemi, parce
qu'il est l'ennemi, contraint le sujet à
tenir compte de lui. Cette contrainte est une
forme de lien. C'est en vertu de ce lien qu'une
victime substitutive ennemie peut « figurer »
ce « trésor perdu »
qu'est le désir barré exactement
au même titre qu'une épouse, qu'un
enfant ou que tout être proche. La haine
d'un locataire contre sa propriétaire
va créer un lien entre elle et lui et
lorsque le « chahid »
palestinien s'approche de l'ennemi jusqu'à
« fusionner » avec lui
pour faire exploser sa bombe, il est, lui aussi,
avec ses victimes dans une relation de lien. Mais, bien sûr, le sujet
est parfaitement ignorant de tout cela. Qu'il
tue un proche ou un ennemi, il ignore totalement
qu'il est en train de tuer non pas sa femme,
sa maîtresse, son fils ou son voisin,
ni non plus l'envahisseur israélien,
américain, russe ou autre, mais ce désir
qu'il adore et qui le torture à la fois
(qu'il s'en rende compte ou non), ce désir
qui est mal mort en lui et qu'il fait passer
en eux (sans le savoir) pour se défaire
de lui (ce qu'il ignore aussi) en les tuant.
À ce moment-là, il agit et inverse
sa position existentielle (ce mécanisme
d'action/inversion sera analysé en détail
plus loin), mais il ignore la signification
de son acte. Lorsqu'il tue quelqu'un qu'il aime, il ne sait pas qu'il déteste ce qu'il tue. Lorsqu'il tue quelqu'un qu'il déteste, il ne sait pas qu'il tue ce qu'il aime. En fait, le « choix », afin de l'utiliser en tant que victime substitutive, de l'un ou l'autre de ces deux extrêmes opposés que sont l'ennemi ou la personne proche reflète l'ambivalence du sujet vis-à-vis de son désir : si sa victime est un ennemi, c'est son rapport de dépendance vis à vis du désir qui s'exprime - dépendance qui provoque sa haine - si la victime est proche, ce qui s'exprime alors, c'est son rapport fusionnel avec ce désir. Dans les cas où la victime est un ennemi, ce qui va jouer, c'est, d'une part, la présence, à l'intérieur du sujet, de ce « réservoir » de haine inconsciente contre le désir évoqué plus haut, une haine disponible pour être déplacée ailleurs, et, d'autre part, la présence, dans le réel, d'ennemis « disponibles » eux aussi. La conjonction des deux va se faire tout naturellement. Bien sûr, à travers la victime substitutive, c'est toujours le désir mal mort qui est haï, mais la victime ennemie, en tant qu'être réel, est haïe elle aussi, pour des raisons qui, alors, à l'inverse, ne tiennent pas au souhait inconscient du sujet de se libérer de son désir, mais, au contraire, à sa volonté consciente de le servir (son désir d'indépendance le conduit à tuer l'occupant - son désir de dignité à tuer l'oppresseur - son désir de faire triompher sa religion à tuer celui dont il est persuadé qu'il lui fait obstacle...) On peut noter que les meurtriers suicidaires islamistes considèrent les Juifs, les Américains, les Russes, etc. non pas comme des êtres humains, mais comme des animaux, qu'il n'est pas interdit de tuer, puisque la loi humaine ne s'applique pas à eux, au même titre qu'il n'est pas criminel de tuer un cochon ou une vache. La mise en place de l'altérité radicale de la victime en tant que faisant partie d'une espèce différente est une méthode utilisée par les idéologues islamistes pour faciliter l'acte des « kamikazes » qui agissent à leurs ordres, mais, pour ces derniers, cette manière de penser est dotée d'une fonction psychique : en effet, le « kamikaze », dans la mesure où il est d'abord un sujet en proie à un désir mal mort, source d'un conflit intérieur, considère le désir, d'une façon générale, comme quelque chose qui est en lui mais qui est extérieur à lui, quelque chose de différent, d'étranger, un nœud d'altérité en lui. Le désir est une part de lui qu'il ne contrôle pas, qui lui échappe, avec laquelle il ne peut dialoguer, exactement comme un animal. C'est ce qui lui est le plus étranger dont il est le plus dépendant. Cela « l'occupe », il en subit l'occupation. C'est en grande partie cela qu'il hait dans le désir, d'une haine inconsciente, et même partiellement consciente en vertu des discours religieux rigoristes qu'il reçoit et qui lui enjoignent de nier sa nature. Comment s'étonner, alors, que, pour détruire une victime substitutive qui va figurer cette part étrangère de lui-même, il lui confère une nature animale ? C'est, au contraire, parfaitement « logique » (dans la logique de l'Inconscient, encore une fois), et c'est la porte ouverte à tous les crimes « en service commandé ». Il faut revenir sur une notion évoquée au début de ce texte : l'idée, largement répandue aujourd'hui, que l'attentat-suicide serait un phénomène moderne, sans précédent au cours de l'histoire. On peut, il est vrai, se poser la question : pourquoi n'y a-t-il pas eu d'attentats-suicides dans le passé ? Par exemple contre les Romains, qui occupaient un si grand nombre de pays ? À cette question, on peut répondre que l'explosif n'avait pas encore été inventé et que les possibilités concrètes, techniques, d'attentat-suicide étaient infiniment moins grandes que de nos jours. Cependant, même réduites, elles existaient. Poignarder un soldat romain, par exemple, cela n'eût-il pas été, déjà, un attentat-suicide, dans la mesure où l'issue de cet acte eût été connue d'avance ? Et comment ne pas penser que cela s'est produit ? (sur le fond des désirs barrés par les Romains qu'il faut imaginer à l'arrière-plan...) Simplement, jusqu'à très récemment, les historiens tenaient la chronique des événements concernant les puissants : dynasties impériales ou royales, seigneuries, états, églises, hiérarchies militaires, mais pas celle des événements concernant les individus, dont les actes étaient cantonnés à la sphère privée, sans qu'on trouvât motif, quels qu'ils fussent, à les rendre publics (surtout un acte de révolte !) De plus, certains épisodes historiques, sans être explicitement des « attaques-suicides », peuvent, d'une certaine façon, être considérés comme tels. Ainsi, les gladiateurs qui se sont révoltés sous la conduite de Spartacus avaient-ils vraiment l'espoir de se libérer ? N'étaient-ils pas plutôt en proie à un désir de liberté mal mort et n'agissaient-ils pas, en définitive, dans l'idée qu'ils allaient, en combattant les soldats romains, les détruire mais aussi se détruire eux-mêmes ? Cependant, même s'il est permis de penser que des « attaques-suicides » ont été commises de manière inorganisée contre telle ou telle puissance au cours de l'Histoire, il n'en est pas moins vrai qu'il fallait, pour qu'eût lieu la véritable épidémie d'attentats-suicides à laquelle on assiste à notre époque, qu'apparût un état légitimant le « sacrifice guerrier » en l'instaurant comme un mode de combat. Cet état a été l'empire japonais, qui, en lui donnant une place dans l'Histoire officielle, l'a offert au monde en exemple, en donnant à certains « l'idée » de l'utiliser à leur tour, une trentaine d'années plus tard (ce qui, au regard de l'Histoire, est un délai très bref, de l'ordre de la succession instantanée). « L'innovation », par rapport aux « kamikazes » japonais, a été d'effectuer les attaques-suicides non pas contre les soldats ennemis mais contre des civils. Il faut se rappeler que les bombardements massifs de la seconde guerre mondiale et l'emploi de la bombe atomique qui a exterminé d'un seul coup des centaines de milliers de civils ont largement contribué à l'effacement de toute distinction entre armées et non belligérants. On doit noter, d'autre part, que la multiplication des attentats-suicides a été facilitée par le fait que l'imitation est inscrite en tant que vecteur d'apprentissage au programme génétique de l'être humain : si chaque nouveau « kamikaze » qui se sacrifie aujourd'hui « donne l'idée » à une ou plusieurs autres personnes de l'imiter, c'est parce que des circonstances particulières poussent ces personnes à le faire, mais c'est aussi parce que l'être humain, par nature, ne demande qu'à imiter et parce cette imitation lui est d'autant plus facile, en l'occurrence, que le meurtre suicidaire est une séquence pré-construite en lui. C'est cette conjonction d'éléments qui explique l'inflation actuelle d'attentats-suicides. L'utilisation du meurtre suicidaire sous sa forme sacrificielle est une carte que l'impérialisme japonais a « sortie de sa manche » parce qu'il était en difficulté. La mission ou l'attentat suicide ne sont pas une arme utilisée par les armées qui gagnent. Elle est l'arme de ceux qui sont militairement les plus faibles, mais leurs chefs ne peuvent décider de l'employer que s'ils commandent des troupes disciplinées, auxquelles ils pourront ordonner de se sacrifier, car ils savent que celles-ci, fanatisées, obéiront. Les missions-suicides des « kamikazes » japonais ont été rendues possibles par la conjonction de trois éléments : la fanatisation des troupes nippones, l'autoritarisme dont le régime pouvait se permettre de faire preuve et la situation de difficulté dans laquelle se retrouvaient les combattants japonais, les amenant à user de n'importe quelle arme pour défendre leurs valeurs. Mais, en même temps qu'ils exécutaient leur devoir, les pilotes japonais exécutaient aussi la séquence du meurtre suicidaire pré-écrite dans leur psychisme, dont le déclenchement était rendu possible par la présence en eux du désir de victoire mal mort. Quelque temps avant la guerre, le 21 mai 1938, dans un geste que l'on peut se plaire à considérer comme « prémonitoire », un jeune japonais, âgé de vingt-deux ans, armé d'un fusil de chasse, se mettait soudainement à courir dans les rues d'une petite ville du Japon, tuant vingt-sept personnes, puis se donnant la mort (voir article). Les officiers supérieurs qui ont pris la décision d'organiser les vagues de missions-suicides aériennes n'était pas conscients de transposer des gestes tels que celui-là au domaine militaire. Pourtant, l'état-major japonais n'a fait autre qu'exploiter inconsciemment des actes situés dans la sphère privée, en les déplaçant à la sphère collective. Dans le second cas, celui où la victime substitutive est une personne proche du meurtrier suicidaire, celle-ci est quelquefois haïe et quelquefois aimée, à la différence de la victime ennemie, qui, elle, est toujours haïe. Contre une victime proche, la haine n'est pas « obligatoire », elle ne fait pas toujours partie du processus. Alors, comment comprendre alors qu'un être humain puisse, en l'absence de toute haine, en arriver, par exemple, à ce geste qui paraît, pour la plupart des gens, le plus inconcevable, le plus incompréhensible, le plus fou qui se puisse rencontrer : tuer un enfant issu de son sang, comme cette grand-mère qui « affectionnait beaucoup » son petit-fils et qui est partie « en s'entretenant gaiement » avec lui vers la rivière où elle allait le noyer avec elle ? (voir article) Pour le comprendre, il importe d'avoir présent à l'esprit que, pour le sujet, ses proches sont des êtres sur lesquels il se sent « des droits ». Et ces « droits », il va les pousser jusqu'à celui de vie ou de mort, un droit qu'il exercera en demeurant sur un territoire « légal », puisque c'est « son » territoire, puisqu'il s'agit de « sa » famille, de « sa » femme, « sa » maîtresse, « son » fils ou « son » petit-fils... On aura noté cette notion fondamentale qu'est l'ambivalence du sujet envers son désir mal mort, déchiré entre une part de lui-même qui souhaite s'en délivrer et l'autre qui, au contraire, éprouve à son égard un attachement viscéral, fusionnel. Selon les cas, le jeu n'est pas égal entre ces deux parts du sujet. Dans le type de meurtre suicidaire commis sur une personne aimée, ce qui va prédominer, ce sera le rapport fusionnel que le sujet entretient, d'une part, avec son désir, et, d'autre part, avec l'être aimé qui va devenir sa victime. C'est en effet « par amour » qu'il va tuer cet être... Si l'on prend deux cas en exemple : d'une part, celui d'André Papin, qui, le 31 mai 1938, poussé par la misère où ils vivaient tous les deux, a tué sa femme, lui a posé sur la tête la couronne de mariée qu'elle avait conservée, puis s'est suicidé, et, d'autre part, celui d'Ernest Levelut, qui, le 30 août 1938, a assassiné sa femme et son fils avant de se tuer d'un coup de fusil, parce qu'il était atteint d'une maladie mortelle (voir articles), il apparaît clairement qu'il n'y avait aucune haine chez ces deux sujets contre leurs victimes. Au contraire : la réalité mettait chacun de ces hommes en demeure de faire le deuil d'un désir auquel ils tenaient farouchement (celui d'une vie décente pour André Papin et, plus fondamental encore, celui de vivre, pour Ernest Levelut) et leurs victimes « coïncidaient » étroitement avec ces désirs, le désir de vivre de Levelut s'incarnant dans l'amour qu'il portait à sa femme et à son fils, le désir d'une vie décente d'André Papin dans l'amour pour sa femme ... Dans les deux cas, ces hommes devaient faire le deuil de leur désir et, dans les deux cas, il s'agissait, d'un deuil impossible à faire. Chacun d'eux a alors formé le projet de se suicider dans le but, en mettant fin à sa vie, de mettre fin au conflit intérieur entre son attachement à son désir et son souhait de s'en délivrer. Moyen radical et absolu d'y parvenir ... Seulement, ils n'allaient pas « partir comme ça ». Il n'était pas question qu'ils laissent sur place ceux qui leur étaient chers. Parce qu'ils les aimaient, ils allaient les « emmener avec eux ». Et, pour cela, il ne leur ont pas demandé leur avis, il les ont obligés à « les suivre » (à les précéder, en l'occurrence, du fait de l'impossibilité matérielle que le suicide ait lieu avant le meurtre.) Après quoi, ils se sont suicidés et les ont rejoints dans la mort ... Tout s'est passé, pour chacun de ces hommes tuant celle qu'il aimait, comme s'il était Tristan assassinant Yseult et se suicidant ensuite, afin d'être certain qu'ils allaient bien, tous les deux, comme dans la légende, être unis dans la mort. Bien sûr, au moins dans le cas d'André Papin, on peut penser aux raisons « pratiques » qu'il avait d'accomplir son acte : il a voulu éviter à sa femme une vie de misère ... Certes, mais il faut noter qu'il a laissé des lettres indiquant « qu'il l'avait tuée » et non qu'ils s'étaient mis d'accord pour s'enfuir ensemble de leur prison par une mort à deux, comme les amants du film « Hôtel du Nord » (sorti en décembre 1938). Lorsqu'on se suicide avec quelqu'un, on n'écrit pas : « Je l'ai tuée » ... Et s'il lui avait demandé son avis, eût-elle été d'accord ? Dans ces deux cas, les victimes ont bien été contraintes - de force - à jouer le rôle du désir mal mort, mais, à la différence d'autres cas où l'être « réquisitionné » afin de servir de victime est tué pour cette raison et seulement pour celle-là, dans le cas d'un meurtre suicidaire « à la Tristan et Yseult », cet être est aussi tué « pour lui-même » (si l'on peut dire), dans un but fusionnel. À la différence de ces cas où l'inconscient du sujet « manipule » une victime substitutive qui lui est, au fond, indifférente, ici les victimes étaient aimées, réellement et profondément aimées, d'un amour qui les confondait avec le désir, dans le même rapport fusionnel entre Sujet, Désir et Autre, dans la même aspiration aux valeurs les plus ardemment attendues et espérées par le sujet. Ici la pensée magique, permettant l'incarnation du désir, n'a pas opéré au moment du meurtre, elle avait déjà opéré avant. L'incarnation du désir bien-aimé dans l'être bien-aimé s'était déjà réalisée auparavant, lors de cet autre moment magique : la rencontre amoureuse. Néanmoins il faut bien garder présent à l'esprit que, même si le sujet n'éprouve aucune haine pour sa victime, mais, au contraire, de l'amour, il y a bien, cependant, de la haine en lui : la haine (inconsciente, faut-il le rappeler ?) que lui inspire son désir mal mort. Là encore, comme dans tous les meurtres suicidaires, même si elle est follement aimée, la victime substitutive n'en « paye » pas moins à la place du Mal Mort, inconsciemment détesté et dont le sujet cherche à se défaire. |