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Le point de vue d'un psychanalyste
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Premier temps de la séquence : désir barré

Désir barré des « kamikazes » japonais
Désir barré des « kamikazes » modernes
Désir mal mort
Injonction paradoxale
Critique du désir

Certes, si l'on ne dépasse pas l'idée préconçue du meurtre suicidaire véhiculée par la vision « populaire » du « fait divers », on peut penser que le meurtre suicidaire est accompli sans aucun projet, ni conscient ni inconscient, que les choses commencent par un acte, le meurtre, commis par un sujet dans l'émotion d'un instant, sous l'action d'un sentiment violent - jalousie, déception amoureuse, désespoir d'être abandonné, etc.  - provoquant un accès de fureur dirigée contre la personne qui en est l'origine et poussant le sujet à la frapper mortellement pour se venger, suite à quoi, accablé par la culpabilité, le sujet se punit, se « fait justice » - comme disaient les journaux autrefois  - ou encore, saisi par le désespoir, se détruit pour éviter une existence désormais privée de son objet d'amour.

Il en va souvent ainsi, mais ce n'est pas toujours le cas : dans le meurtre suicidaire, la préméditation n'est pas rare et, pour accomplir son plan, le meurtrier suicidaire fait même parfois preuve d'un détachement qui peut sembler glacé voire monstrueux. De toute façon, que sa conduite soit compulsive ou calculée, cela n'est pas contradictoire avec la présence en lui d'une stratégie inconsciente, consistant dans l'activation de la séquence pré-construite évoquée plus haut, laquelle sera mise en action par des facteurs déclenchants et au service de buts qui peuvent être extrêmement variés, bien que sa structure, elle, soit invariable.

Voilà qui ne revient pas à dire que ce phénomène est indépendant des circonstances et du contexte dans lequel est situé le sujet. Il est tout à fait évident que des meurtres suicidaires ne se sont pas produits de manière massive et répétitive partout et à toutes les époques : il s'agit d'un phénomène dont les manifestations se sont avérées plus fréquentes au sein de la société industrielle moderne, avec les problèmes de conditions de vie difficile, d'exploitation, de violence, de conflits et de frustrations qu'elle a entraînés lors de sa mise en place, jusqu'à ce que s'y produisent, récemment, une relative amélioration des conditions de vie et un certain apaisement des conflits sociaux. 75 cas en 5 mois dans un pays d'Europe, en 1938 : voilà assurément un chiffre significatif d'un lieu et d'une époque, mais on peut noter que des cas de meurtres suicidaires ont été relevés même en période de guerre, où les non-belligérants devraient être en principe plus motivés à survivre qu'à s'entretuer et s'autodétruire (voir articles).

Sans négliger ces considérations, ce qui est avancé ici, c'est que, lorsqu'un meurtre suicidaire se produit, quelque chose se re-produit.

En les « actualisant » au cours d'une conduite qui a ses caractéristiques propres, spécifiques, uniques et irréductibles, le meurtrier suicidaire mobilise en lui dans un ordre récurrent des éléments psychiques fondamentaux. C'est pourquoi le terme de « séquence pré-construite dans notre psychisme » est employé ici.
Ce qui est mis en jeu, ce sont des composants élémentaires du psychisme humain : désir - deuil - haine inconsciente - injonction paradoxale  - conflit intérieur  - pensée magique - passage à l'acte, autant d'éléments faisant partie de la « dotation psychique de base » de tout être humain. C'est ainsi que l'on peut retrouver, chez des meurtriers suicidaires très dissemblables, à des époques, dans des sociétés, des situations sociales et des lieux différents, cette même séquence, à laquelle ces composants élémentaires servent de carburant. Et cette séquence peut être elle-même considérée comme le moteur du sujet. Elle ne découle pas du point d'où il vient et ne préjuge pas du but vers lequel il tend, mais elle est nécessaire pour lui fournir une énergie convertie en action. Et le meurtre suicidaire est un processus qui en consomme énormément.

Le déclenchement de cette séquence prend son point de départ dans la présence, au cœur du sujet, d'un désir « barré », devenu impossible, irréalisable, mais, en même temps, resté à ses yeux essentiel, primordial, vital.

Ainsi, lorsqu'on examine les « faits divers » de 1938 qui ont été relevés (voir articles), on s'aperçoit que, pour Louis Rouzeau, meurtrier suicidaire de son fils au chômage, ou pour André Papin, meurtrier suicidaire de sa femme, enfermée avec lui dans la même misère, ou pour Félicie Soyer, meurtrière suicidaire de son fils et de son neveu qu'elle ne pouvait élever, le désir barré, à la fois irréalisable et vital, c'était le désir d'une vie décente et digne...

Pour l'étudiant de Bagdad, meurtrier suicidaire de l'examinateur qui l'avait « recalé », c'était le désir d'une réussite sociale...

Pour Mohamed Ben Lakdar Dries, meurtrier suicidaire de sa femme, dont il était jaloux, c'était le désir de la fidélité...

Pour Gaston Olive, meurtrier suicidaire de Simone Michelot, qui l'avait quitté, c'était le désir de l'amour même...

Et pour Ernest Levelut, meurtrier suicidaire de sa femme et de son fils parce qu'il était malade et condamné à mort, ce n'était autre que le désir de vivre (désir que l'on retrouve, soixante-huit ans plus tard, chez Gérard Thiais, atteint lui aussi d'une maladie mortelle, meurtrier suicidaire de sa femme et d'un couple de voisins)...

Tous ces gens avaient au cœur un désir qu'ils en étaient venus à considérer comme à jamais « barré », mais auquel ils ne pouvaient renoncer, contradiction interne issue de causes intimes, propres à chacun d'eux, mais qui les a tous conduits au même acte. C'est ce paradoxe qui confère au désir une puissance explosive. Un désir simultanément irréalisable et vital peut conduire un être à un comportement extrême par la charge de contradiction, à la fois paralysante et détonante, qu'il recèle.

Désir barré des « kamikazes » japonais

Un désir barré peut, à lui seul, suffire à déclencher le processus du meurtre suicidaire, mais, parfois - la plupart du temps même  - il n'est pas le seul facteur à l'origine de l'acte. En ce cas, il est encore présent et agit toujours sur le sujet, mais il le fait alors au-dessous d'autres motivations, très puissantes elles aussi (économiques - militaires - politiques - idéologiques - religieuses - etc.) qui constituent un second « moteur » pour le sujet et même, fréquemment, son « moteur principal ».

C'est le cas, précisément, pour la première forme de meurtre suicidaire qui ait été mise au service d'une cause collective : les « missions-suicides » des « kamikazes » japonais.

Il faut noter, tout d'abord, que l'idée de considérer ces hommes comme des meurtriers suicidaires, au même titre que Louis Rouzeau, Mohamed Ben Lakdar Dries ou Gaston Olive, peut paraître inadéquate, eu égard au fait que les « kamikazes » n'étaient pas des assassins s'en prenant à des innocents sans défense, mais des soldats attaquant d'autres soldats, et qu'ils n'étaient pas non plus des individus isolés obéissant à des motivations purement personnelles, mais agissaient en vertu de valeurs les dépassant largement : effacement de leur identité propre au profit d'une fusion dans la communauté et sens du sacrifice au service de la patrie...

Il n'est pas question de négliger le fait que les « kamikazes » se comportaient en soldats, ayant pour objectif d'infliger des dommages significatifs à la flotte américaine. Pas question non plus de perdre de vue qu'ils voulaient, par dessus tout, faire la preuve de leur courage et mourir en samouraïs, afin d'atteindre la gloire et sauver l'honneur du Japon. Ils agissaient au nom de principes n'ayant strictement rien à voir avec les motivations des meurtriers suicidaires telles qu'elles apparaissent dans les journaux français : rupture, jalousie, chômage, misère, etc.

Néanmoins, les « kamikazes » - si japonais fussent-ils  - avaient, eux aussi, comme tout le monde, un inconscient. On ne peut s'engager dans un acte aussi grave sans motivations personnelles, impliquant l'être au plus profond de lui-même, et les motivations inconscientes ne sont pas moins puissantes que les décisions de la volonté. Au contraire, elles sont d'autant plus fortes qu'elles sont inconscientes et perdraient de leur force si le sujet en prenait conscience. En mettant de côté - si radicale qu'elle ait été  - la singularité des « kamikazes », on peut repérer, chez eux aussi, la présence d'un désir barré, à la fois irréalisable et vital, à l'origine d'une stratégie inconsciente agissant au-dessous de leur projet conscient. C'est la chronologie du déroulement de la Seconde Guerre mondiale qui nous en livre la clef...

Les premières attaques de « kamikazes » ont eu lieu durant la bataille de Leyte, en octobre 1944. Entre cette date et la fin de la guerre, en août 1945, plus de mille cinq cents missions-suicides allaient être accomplies, atteignant leur paroxysme durant la bataille d'Okinawa, en avril-juin 45. À la date où ces attaques ont commencé, l'URSS était déjà entièrement libérée depuis le mois de juillet, la France et l'Italie presque complètement, tandis que les Américains et les Soviétiques convergeaient vers l'Allemagne, soumise à des raids aériens de plus en plus meurtriers et restant seule en guerre, car le régime de Mussolini était tombé en 1943 : il était clair, alors, que la partie était perdue pour les forces de l'Axe en Europe. Le Japon ne pouvait donc plus compter sur ses alliés pour venir l'aider à redresser sa situation...

Or celle-ci était devenue extrêmement critique. Alors que les Japonais avaient commencé par accumuler les victoires et qu'en juin 1942 ils étaient aux portes de l'Inde et de l'Australie, les forces australiennes et néo-zélandaises en Nouvelle Guinée et les forces britanniques en Inde avaient pu arrêter leur avance au milieu de l'année 42. En 1943, les alliés avaient lancé une grande offensive et le cours des événements s'était alors retourné contre le Japon : les troupes britanniques avaient contre-attaqué en Birmanie, refoulant les Japonais au Siam et rétablissant une route de ravitaillement vers la Chine où les communistes se montraient plus combatifs que les nationalistes contre les Japonais. Dans le Pacifique, les Américains avaient débarqué en Nouvelle-Guinée à Port Moresby, libéré les îles Salomon et Gilbert, puis, en 1944, les îles Marshall, Mariannes et Guam. Les forces alliées étaient en train d'acquérir progressivement la suprématie aérienne et navale dans le Pacifique, conquérant méthodiquement les îles l'une après l'autre.

Dans ce contexte, en octobre 1944, lorsque les missions-suicides ont débuté, que pouvaient donc penser les premiers « kamikazes » montant dans leur avion ? (et à fortiori tous ceux qui allaient leur succéder, alors que la situation ne cesserait de se dégrader.) Ils pouvaient se dire qu'ils allaient opposer une résistance à l'avance des Américains, résistance qui serait celle du peuple japonais tout entier si jamais ceux-ci essayaient d'envahir le pays, et que grâce à cette résistance, les États-Unis seraient contraints de renoncer à l'invasion et de signer une paix honorable...

Mais, dans tous les cas, ils ne pouvaient plus penser, en aucune façon, que le Japon allait gagner la guerre...

On peut en conclure qu'il existait bien, chez les « kamikazes », un désir « barré », à la fois irréalisable et vital : il s'agissait, dans leur cas, du désir de victoire...

Dans les premières années de combat, ces guerriers avaient cru pouvoir le réaliser, et ils s'étaient battus, avec acharnement, pour y parvenir, mais en octobre 44, cet espoir était devenu vain, ils ne l'ignoraient pas, ne pouvaient l'ignorer.

Et pourtant, ils avaient été élevés, éduqués, formés, façonnés pour le triomphe de leur Empire. Cet idéal était devenu leur raison de vivre. S'il s'avérait inaccessible, leur vie même était compromise. Bien qu'il fût hors d'atteinte, ils ne pouvaient y renoncer. La contradiction entre l'impossibilité définitive et l'absolue nécessité de leur désir était à l'origine de leur geste, comme elle l'était pour celui des meurtriers suicidaires des faits divers. Simplement, chez ces derniers, cette nécessité, comme cette impossibilité, procédaient toutes deux d'aléas purement individuels, tandis que, chez les « kamikazes », c'est l'histoire d'un pays qui en était la cause...

Désir barré des « kamikazes » modernes

Quant aux attentats-suicides de l'époque actuelle, on n'en finirait pas de dénombrer les désirs barrés présents chez leurs auteurs. La plupart de ces désirs ne concernent pas seulement un individu, mais des communautés entières. Ainsi le désir d'indépendance nationale, barré par l'occupation du sol qu'exerce une puissance étrangère, ou bien le désir de dignité, barré par la domination que subit un groupe de la part d'un autre groupe ou d'une autre nation, ou encore le désir d'une vie décente, barré par le chômage et la misère qui imposent à des populations entières des conditions de vie déplorables...

Au plan individuel, parmi les motivations présentes aux sources de l'attentat-suicide, on trouve presque toujours chez son auteur le deuil d'un ou de plusieurs proches. Et l'on peut constater très souvent que, même s'il ne souffre pas directement d'un deuil, il a intériorisé le deuil des morts de sa communauté, la plupart du temps par conviction personnelle, mais aussi parce qu'il est « travaillé » en ce sens par les organisations terroristes, soumis à une véritable imprégnation par des projections répétées d'images des agressions subies par sa communauté et de celles des actions et déclarations des « martyrs » ayant déjà eux-mêmes réagi à ces deuils. Et c'est ainsi que se crée une longue chaîne de deuils et de violences, inextricablement rivés les uns aux autres. Car le deuil génère la vengeance. Or que signifie venger un mort, sinon accomplir un passage à l'acte, provoqué là encore par la présence au sein du sujet d'un désir barré : le désir que ceux dont on est en deuil soient vivants, désir à la fois très profond et à jamais irréalisable...

Mais, outre les désirs « communautaires », ce peut être aussi des désirs personnels qui sont barrés pour les auteurs d'attentats-suicides, des désirs qui leur sont propres, générés par leur histoire et leur situation singulière. À ce titre, un cas mérite d'être cité, car il est éminemment représentatif : le 27 janvier 2002 (voir article), Wafa Idris, une palestinienne de vingt-sept ans, agissant au nom des « Brigades des martyrs d'al-Aqsa », faisait exploser une bombe qu'elle cachait sous ses vêtements dans un centre commercial de Jérusalem, tuant un civil israélien et en blessant près de cent-quarante autres. Il s'agissait de la première femme, dans l'histoire, à commettre un attentat-suicide.

Wafa Idris vivait avec sa vieille mère dans le camp de réfugiés d'Amari, à Ramallah, faisant partie d'une famille pauvre qui avait quitté la ville de Ramle, en Israël, en 1948, lors de la première guerre israélo-arabe, et s'était retrouvée dans les allées tortueuses de ce camp qu'elle n'avait pas quitté depuis. Wafa Idris, elle aussi, voulait venger des morts : les victimes des attaques israéliennes durant la seconde « intifada », qu'elle avait eu l'occasion de voir de près, puisqu'elle était secouriste volontaire au Croissant-Rouge palestinien, ayant elle-même été blessée à trois reprises. Sa belle-sœur avait noté chez elle une évolution :
- Quand elle rentrait du travail, elle nous parlait des blessés qu'elle avait soignés, et elle semblait très touchée. Elle disait : « Si je meurs, je veux mourir en martyre ».

Le projet que Wafa Idris avait formé était celui de venger ceux qu'elle avait vu souffrir et mourir autour d'elle. Mais, au-dessous de ce projet, il y avait chez elle un désir barré qui lui était propre et la blessait au plus profond de son être : le désir barré de Wafa Idris, son désir irréalisable et vital, n'était autre que le désir d'enfant. En effet, après huit ans de mariage durant lesquels elle avait essayé en vain d'en avoir un, il était devenu clair qu'elle souffrait de stérilité. Son mari l'avait alors répudiée et elle était retournée habiter dans la maison familiale, s'installant dans un coin sombre, dans un dénuement presque complet. C'est quelque temps plus tard qu'elle avait accompli son passage à l'acte.

Le cas d'un autre auteur d'attentat-suicide habité par un désir barré particulièrement spécifique mérite également d'être cité, c'est celui d'Houssam Abdou, un jeune palestinien de seize ans qui était de très petite taille, car il souffrait de nanisme. Le 24 mars 2004, Houssam Abdou a été arrêté par l'armée israélienne au moment où il allait tenter une opération-suicide contre un barrage militaire (voir article). Sa mère a dit de lui qu'il n'était ni particulièrement religieux ni particulièrement patriote, ajoutant : « Il était comme tous les enfants, comme tous les Palestiniens confrontés à l'occupation israélienne et ses violences, mais il n'a pas vu de parents mourir devant lui ou des choses si choquantes qui auraient pu l'amener à vouloir se venger. » L'un de ses amis, âgé de vingt et un ans, a déclaré à son sujet : « C'est dur d'avoir seize ans et de ne pas en faire plus de dix pour un garçon. Peut-être Houssam a-t-il voulu prouver qu'il était capable d'un acte héroïque contre l'occupant, comme mourir en martyr. » À une chaîne de télévision israélienne qui lui demandait, juste après son arrestation : « Pourquoi avoir fait cela ? » Houssam a répondu : « Parce que tout le monde se moquait de moi. »

Dans le cas d'Houssam Abdou, le désir barré, irréalisable et vital, c'était tout simplement le désir de normalité. Un désir qu'il portait en lui comme un rêve merveilleux, mais dont il savait bien que rien ni personne sur Terre ne pourrait jamais, au grand jamais, le satisfaire. Et dont rien non plus, durant sa vie entière, ne viendrait compenser l'impossibilité.

Désir mal mort

Avant de passer à l'acte, le meurtrier suicidaire a d'abord été un être humain, c'est à dire un être de désir. Le désir était dans sa nature, il en jouissait. Mais l'un de ses désirs (2), un jour, lui est apparu comme irréalisable.
Deux itinéraires différents ont pu le conduire jusqu'à ce point. Dans le premier cas, le sujet n'a jamais connu la jouissance de posséder l'objet de ce désir, si cher soit-il pour lui. Il n'a jamais goûté le bonheur de faire partie d'un peuple libre, d'être citoyen d'un pays indépendant, ou bien encore de vivre, lui et sa famille, à l'abri du besoin. Il a supporté cela patiemment, en se disant que si son rêve ne se réalisait pas durant sa vie, il se concrétiserait tout de même, un jour, plus tard, après sa mort, et que ses fils, ou les fils de ses fils, profiteraient, eux, de ce à quoi il n'avait pas eu droit.
Mais un jour, ce manque, dont il s'était accommodé jusque là, lui est devenu insupportable. L'idée que son désir serait exaucé après sa mort ne lui a plus suffi. Désormais, pour lui, « après sa mort » signifiait « jamais ». Car le désir veut ignorer la mort et c'est à grand peine que principe de réalité et principe de plaisir maintiennent entre eux un fragile compromis, qui a vite fait de voler en éclats. Lorsque l'équilibre instable dans lequel vivait le sujet s'est rompu, il a vu son désir mort. Et cette vision l'a désespéré.
Dans l'autre cas, le sujet a connu la situation où l'on jouit de l'objet du désir. Il était marié, avait une maîtresse, un travail, de l'argent. Et voilà qu'un jour, un triste jour, il a dû « déchanter » : sa femme est partie, sa maîtresse l'a trompé, il a perdu son travail ou encore s'est retrouvé sans le sou. Dans tous les cas, une catastrophe s'est produite.
Peut-être a-t-il pu croire, dans un premier temps, qu'il allait surmonter cette épreuve : se remarier, oublier l'infidèle dans les bras d'une autre, réussir, en se battant, à retrouver un emploi, travailler d'arrache-pied pour « se refaire »...
Mais, au bout d'un moment, il s'est rendu compte qu'il « n'y croyait plus ». Ce n'était pas dans la maîtresse infidèle que l'homme trompé n'avait plus confiance, c'était dans la fidélité elle-même : si cette femme l'avait trahi, elles le trahiraient toutes, elle était comme toutes les autres, ou plutôt toutes les autres étaient comme elle. Le mari abandonné ne souffrait pas d'avoir perdu l'amour de l'épouse enfuie, mais de ne plus croire à l'amour lui-même. Le chômeur n'avait pas perdu un travail : il avait perdu l'espoir d'en retrouver jamais. L'homme sans argent n'était pas dans une mauvaise passe : il était condamné à la pauvreté jusqu'à la fin de ses jours...
Désormais, pour le sujet, tout a le goût amer de l'irrémédiable. Il est sans illusions. Sans espoir. Et ce n'est pas sa façon de voir les choses qui fait échec à son désir. Même s'il retrouvait la confiance, cela n'y changerait rien. Il n'en serait que davantage encore victime de son destin, voilà tout. Une victime confiante, comme celles qu'on mène à l'abattoir. Et tout autant que sur lui-même, tenter d'agir sur la réalité est inutile : quoi qu'il essaie de faire, aucun de ses actes n'aura sur elle la moindre prise. Ce qu'il subit n'est ni subjectif ni momentané. C'est quelque chose qui est, et qui est pour toujours. C'est-à-dire pour jamais. Le sujet fait l'expérience de l'éternité, mais d'une éternité de perte. Il ne peut que se résigner : la réalité a tué son désir, il doit en faire son deuil...

Pourtant, ce deuil, il ne va pas pouvoir le faire. En effet, si une part de lui-même - la part « réaliste »  - a compris que son désir ne serait jamais satisfait dans la réalité, une autre ne peut s'empêcher de désirer l'objet inaccessible. Pour elle, ce désir est vital. C'est la part « croyante », celle qui veut espérer, envers et contre tout, que le désir est réalisable. C'est elle qui a fait entrer le désir à l'intérieur du sujet. Le désir s'y est installé et ne veut plus sortir. Condamné dans le réel, il vit dans le sujet. Et il y est d'autant plus puissant qu'il est impuissant à l'extérieur de lui. Doué d'une vie séparée, il est devenu autonome. Il hante le sujet. Et ainsi ce qui est mort continue tout de même à vivre. À être mort sans être mort. À la fois mort et pas mort. Pas tout à fait mort. Pas vraiment mort. « Mal mort ».

Alors, comment le sujet pourrait-il faire le deuil de quelque chose qui non seulement n'est pas mort, mais ne veut pas mourir ? Quelque chose qui s'est enraciné en lui et qu'il ne pourrait arracher qu'au prix d'une terrible blessure...

Le sujet est en proie à un deuil impossible...

Injonction paradoxale

Et pourtant, ce deuil, il aimerait, au fond de lui, pouvoir le faire. Il y a un conflit, en lui, entre la part « réaliste » et la part « croyante », entre principe de réalité et principe de plaisir. Bien sûr, la part « croyante » tient farouchement au désir mal mort, mais la part « réaliste » voudrait s'en défaire, car le principe de réalité lui a fait comprendre que ce désir est condamné et qu'il n'est, pour lui, qu'un boulet, qu'il doit traîner et qui l'entrave.

Mais le sujet ne le sait pas, cela. Il ne sait pas qu'une part de lui voudrait « expulser » le Mal Mort à l'extérieur. Il ne sait pas qu'il veut s'en délivrer. Il le veut, mais ne le veut pas consciemment. Son souhait de se libérer du Mal Mort est inconscient, car il l'a refoulé. Il l'a refoulé tout d'abord parce qu'il n'ignore pas que, s'il s'engageait dans une tentative « d'auto-conditionnement » pour se détacher du désir mal mort, cette tentative serait vouée à l'échec car l'homme - mis à part quelques individus d'exception  - ne peut agir volontairement sur son propre psychisme que dans une très faible mesure. Il l'a refoulé aussi pour ne pas avoir le sentiment de trahir son désir, auquel il tient tant. Ne pas être parjure à un serment imprononcé. Et enfin - et surtout  - pour éviter la souffrance que pourrait provoquer ce conflit. Ne pas en être perturbé. Ne pas devenir fou, peut-être.

En effet, déchiré entre deux parts de lui-même, il est dans l'obligation d'obéir à une double injonction, faite des deux ordres contradictoires : celui de conserver son désir et celui de s'en délivrer. À la fois. Ce qui n'est pas possible. Il s'agit là de ce qu'on nomme une « injonction paradoxale », à laquelle on ne peut répondre et qui est source d'un conflit insoluble. Or ce type de conflit peut plonger l'être humain dans la folie. Comme un ordinateur qui, soumis simultanément à deux ordres différents, va faire preuve tout à coup d'un comportement aberrant. Pour échapper à cela, le sujet n'a d'autre solution que l'inhibition, le refoulement ou le passage à l'acte. Et il peut arriver qu'il bascule dans la troisième solution après avoir essayé les précédentes.

Le sujet va passer à l'acte du meurtre suicidaire lorsqu'un certain nombre de facteurs déclenchants sont réunis : la présence en lui d'un désir mal mort - on l'a vu  - le souhait de s'en libérer - on l'a vu aussi  - mais le passage à l'acte ne se produit que lorsqu'un troisième facteur déclenchant est présent : lorsque la pression exercée à l'intérieur du sujet par le conflit interne est telle qu'il se met à développer une véritable haine contre son désir. Une haine qu'il va bien évidemment refouler elle aussi et qui sera donc également inconsciente. Cette haine inconsciente contre son désir sera toute prête à se déplacer sur un autre objet. C'est ainsi que va se constituer un « réservoir de haine », dont on verra plus loin l'usage qui en sera fait par le sujet.

Ce dernier peut même souffrir à tel point du conflit intérieur qui a lieu en lui qu'il ne va pas seulement refouler son souhait de se délivrer du désir mal mort, mais refouler ce désir lui-même. Ce désir, devenu inconscient, peut alors se mettre à agir à l'intérieur du sujet à son insu, provoquant la réaction d'autres forces inconscientes antagonistes, dans un conflit qui fait basculer le sujet dans la psychose. C'est ce qui donne à certains meurtres suicidaires ce caractère profondément énigmatique et inexplicable, qui conduisait autrefois à les qualifier de « crise de neurasthénie » et, aujourd'hui encore, de « coup de folie »...

Mais, de toute façon, y compris dans le cas où il n'a pas refoulé son désir et en garde conscience, le sujet qui s'apprête à commettre un meurtre suicidaire, même s'il est conscient qu'il existe un rapport entre ce désir et l'acte qu'il va accomplir, n'est pas du tout conscient qu'il agit pour s'en libérer.

Ainsi, il y a tout lieu de penser que Wafa Idris ne songeait pas du tout à son désir d'enfant lorsqu'elle a conclu un accord avec les « Brigades des martyrs d'al-Aqsa » pour devenir une « chahida » (femme-martyre). Tout du moins ne considérait-elle pas que son souhait d'échapper à ce désir mal mort était un motif de sa décision.

Et non seulement le sujet ne fait pas le rapport entre son désir et son acte, mais si un observateur s'adressait à lui pour formuler ce rapport en termes clairs, le sujet lui opposerait un déni vigoureux voire violent. En effet, le sujet a toujours une « bonne raison » de commettre son acte (« bonne » de son point de vue, naturellement, et pas de celui des victimes) et il n'apprécierait pas qu'on vienne faire la lumière dans son esprit sur d'autres raisons agissant parallèlement aux « bonnes ».

Mais que le sujet ait uniquement pratiqué le refoulement de son souhait de se libérer du désir mal mort ou bien également le refoulement de ce désir lui-même, on assistera, de toute façon, à un spectaculaire retour du refoulé. Celui-ci se produira dans le passage à l'acte du meurtre suicidaire. Un passage à l'acte qui va permettre au sujet (sans le vouloir ni le savoir) de faire enfin le deuil impossible du désir mal mort présent au fond de lui, que ce désir soit conscient ou inconscient.

Au cours de son existence, la plupart des êtres humains doivent faire le deuil d'un ou plusieurs désirs. Et pourtant, le plus souvent, cela ne donne pas lieu à un drame.

Pourquoi certains n'arrivent-ils pas à  faire le deuil d'un objet que la plupart des autres réussissent à « enterrer » (même si c'est difficile et douloureux) ? Les meurtriers suicidaires sont-ils des êtres qui nourrissent un désir plus fort que la moyenne ? En est-il ainsi depuis l'origine ou bien leur désir a-t-il été exacerbé par les circonstances et par leurs conditions de vie ? Ou encore est-ce leur niveau de tolérance à la frustration qui est particulièrement bas et plus rapidement atteint ? C'est probablement la conjonction de ces différents facteurs qui conduit ces sujet au passage à l'acte.

Critique du désir

La présente analyse en étant arrivée à ce stade, afin d'éviter que ce qui précède ne soit interprété - à tort  - comme une « défense et illustration » du désir, qui « mériterait » et justifierait que le sujet aille pour lui jusqu'au meurtre d'innocents, il convient d'effectuer la mise au point suivante : le destin du sujet et celui du désir ne sont pas toujours solidaires. Le désir, comme la langue d'Ésope, peut être la meilleure ou la pire des choses. Un désir qui hante le sujet et téléguide ses actes n'est pas bon pour lui (ni pour les autres, bien entendu.) Dans un monde violent qui souvent le réprime, le désir lui résiste en devenant violent et ce désir, alors, opprime le sujet et, le rendant parfois violent à son image, il le pousse à tuer et à se suicider.
Le désir n'est pas bon par nature. Il n'est pas, par nature, positif. Il n'est pas, par nature - contrairement à ce que pensaient et proclamaient les Surréalistes  - du côté de la vie. Pas du côté d'Éros contre Thanatos (on verra plus loin qu'il peut conclure avec Thanatos un pacte funeste.) Nulle mythification du désir ne sera pratiquée ici.

C'est pourquoi il importe d'indiquer de manière tout à fait nette qu'il n'est en aucun cas question d'excuser la violence totalitaire que le meurtrier suicidaire exerce sur un être ou des êtres innocents en les « réquisitionnant » à son service, même s'il n'a pas une entière et claire conscience du sens de son acte. Il faut aussi rappeler que « le » désir n'existe pas en soi et s'incarne toujours dans des désirs multiples, visant des objets différents, lesquels ne sont pas toujours des buts légitimes et peuvent même, parfois, être inacceptables.

Ainsi, lors de la chute du IIIème Reich, en 1945, a-t-on pu assister à une série de meurtres suicidaires commis par des dirigeants de camps d'extermination, officiers supérieurs et autres dignitaires nazis, qui ont assassiné les membres de leur famille et se sont suicidés ensuite. Le cas le plus connu parmi ceux-ci est celui de Josef Goebbels, ministre de l'Information et de la Propagande d'Hitler, qui a assassiné ses six enfants, puis s'est suicidé en compagnie de son épouse.

Bien sûr, cet acte répondait en premier lieu à des motivations absolument étrangères au désir. Par ce geste, en effet, Goebbels a voulu éviter de tomber entre les mains de ses ennemis et d'avoir à affronter une terrible humiliation en étant exposé, lui et sa famille, à la réprobation de la plus grande partie du monde, avant d'être jugé, avec la certitude d'être, au bout du compte, condamné et exécuté. Mais, par ailleurs, cet acte, comme tous ceux des autres meurtriers suicidaires nazis, était lié à un désir barré : le désir de toute-puissance, que ces hommes avaient pu transformer en réalité à la faveur du délire collectif nazi, et dont ils avaient pu jouir à leur aise pendant plusieurs années. Or ce désir a été soudain barré par la défaite et ces hommes se sont retrouvés tout à coup contraints d'en faire le deuil. Mais là encore, ce deuil s'est révélé être un deuil impossible, car le désir de toute-puissance était trop fort à l'intérieur d'eux-mêmes pour qu'ils acceptent d'y renoncer.

Goebbels n'a pas seulement tué ses enfants pour leur éviter l'humiliation d'être désignés jusqu'à la fin de leurs jours comme « les enfants de Goebbels ». Il l'a fait aussi parce qu'il régnait sur eux en despote, qu'il était leur « führer » et qu'il s'est servi d'eux, afin, dans un (avant)dernier geste, d'affirmer une dernière fois sa toute-puissance.

Du moins a-t-il cru le faire. Mais le meurtre de ses enfants par Goebbels n'a pas du tout le même statut que les millions de meurtres qu'il avait commis jusque là. Ce meurtre n'aurait pu se concevoir sans son suicide. L'un impliquait l'autre. À travers tous les meurtres commis précédemment, Goebbels ne cessait de proclamer la vitalité de son désir de toute-puissance, mais s'il a tué ses enfants, ce n'est pas parce que ce désir était encore vivant mais parce qu'il était mort. Déjà mort. Mal mort, mais mort.

Mais, bien sûr, Goebbels, comme les autres nazis, n'avait pas la moindre conscience d'être gouverné par son inconscient et de ne pas être, en fait, le « führer » de lui-même... Et si - par hypothèse  - un analyste téméraire s'était avisé de formuler cela devant lui, il n'aurait pas tardé à sortir son revolver - comme lorsqu'il entendait le mot « culture »  - pour faire taire, cette fois, l'insolent « fauteur de conscience » !

Cet épisode est l'occasion d'affirmer qu'à l'époque actuelle, il faut absolument continuer de s'efforcer à la conscience et ne surtout pas céder à la tentation de renoncer à penser le monde, au prétexte qu'il serait désormais trop complexe, voire chaotique.

Il est de la plus haute importance de ne pas se laisser aspirer par le vide intellectuel ni, à l'inverse, par des idées toutes faites, reflétant l'idéologie de tel ou tel clan, qui voit en elles le remède à ses angoisses ou le moyen de ses ambitions...


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